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Joann Sfar : "Se refuser à rire de l'islam est méprisant pour les musulmans"
Pour Joann Sfar, scénariste-dessinateur, auteur des BD « Le chat du rabbin », un humoriste ne doit rien s'interdire
 La Croix : Jusqu’où, selon vous, peut-on aller dans l’humour à propos des religions ? Joann Sfar :
Depuis toujours, on a le droit de rire du judaïsme. Dans la tradition
juive, c’est même un devoir que de critiquer : l’élève qui ne critique
pas son maître est un mauvais élève ! De même, depuis 1905, on a le
droit de rire du christianisme. Alors je ne comprends pas pourquoi,
comme on l’a vu l’hiver dernier avec l’« affaire » des caricatures de
Mohammed, on n’aurait pas le droit de rire de l’islam.
Traiter
quelqu’un en ami, c’est rire avec lui ; lui refuser cela, c’est refuser
de se lier d’amitié avec lui et, finalement, c’est le mépriser. Si on
ne s’autorise plus à parler et à rire de l’islam, parce que l’on craint
des représailles, alors c’est méprisant pour les musulmans. Et puis,
comme le dit Soheib Bencheikh, l’ancien mufti de Marseille, « ceux qui
pensent que Dieu n’est pas assez grand pour se défendre seul sont de
mauvais croyants ! ». Justement, après l’« affaire » de l’enseignant Redeker, comment avez-vous réagi ? –
J’ai été choqué par les réserves à la liberté d’expression émises par
certains acteurs politiques ou syndicalistes. On ne peut pas, quand la
vie d’un professeur est menacée, dire dans la même phrase qu’il faut le
protéger mais que ce qu’il dit n’est pas bien.
Quand le
ministre de l’éducation, Gilles de Robien, a dit, en substance, « la
liberté d’expression est souveraine mais… », j’ai considéré que ce «
mais » était de trop. De la part du législateur, il est essentiel de
défendre sans la moindre réserve la liberté d’expression, y compris
dans le domaine religieux. Ceci dit, l’artiste ou l’intellectuel doit
toujours se poser la question de l’utilité de son discours. À titre
personnel, je n’ai jamais vu l’utilité de jeter de l’huile sur le feu. L’affaire des caricatures de Mohammed ne posait-elle pas un autre problème : celui du sacré et de son rapport à l’image ? –
Tout à fait. Cette question du rapport à l’image a été réglée dès le
VIe siècle par les chrétiens avec la crise iconoclaste. Pour les juifs,
comme je l’ai compris avec mon mémoire de maîtrise de philosophie sur «
Les rapports du peintre juif à la représentation de la figure humaine
», cette représentation, après avoir été longtemps interdite, s’est
imposée grâce à Marc Chagall depuis un siècle.
Maintenant,
c’est au tour des musulmans de régler cette question de l’image. Car
derrière se pose celle de leur rapport à l’autre, de leur capacité à
supporter d’avoir un autre en face sans vouloir se l’agréger. Quand on
en arrive à cacher la totalité du visage des femmes, c’est qu’on a un
problème sérieux avec l’autre. Quelle différence faites-vous entre humour et dérision ? –
Quand on raconte une histoire, on ne doit se fixer aucune limite, on ne
doit rien s’interdire. Quand un humoriste est bon, on lui permet tout…
En ce qui me concerne, je préfère l’autodérision : je me moque des
juifs parce que je suis juif, parce que je me sens en situation de
fraternité avec eux, que j’ai de la tendresse pour eux. C’est là sans
doute le secret de l’ironie : elle ne peut que viser des gens qui nous
sont proches et chers, sinon, elle stigmatise. Vous êtes-vous déjà autocensuré en tant que dessinateur de BD, notamment dans vos albums du Chat du rabbin ? –
Jamais ! Et je ne pense pas que mes albums aient scandalisé ou choqué
un seul juif. Ou alors seulement parce que j’y montre un rabbin qui
mange du porc. D’ailleurs, mon père qui est un juif traditionaliste m’a
téléphoné, après la sortie du 3e tome du Chat du rabbin. « Un
rabbin qui trompe sa femme, ça s’est déjà vu, m’a-t-il dit, mais un
rabbin qui mange du porc, jamais ! » Franchement, il n’y a pas de sujet
tabou dans le judaïsme.
Ainsi, quand le chat du rabbin
s’interroge sur la sexualité des jeunes disciples de son maître et sur
le fait que, sans doute, ils se masturbent, le rabbin sait bien que le
chat a raison… En revanche, je sais qu’à cause de ce passage-là, cet
album a été retiré, dans certaines librairies, des rayons pour enfants. Et du côté musulman, comment vos albums du Chat du rabbin sont-ils reçus ? –
Je ne sais… En tout cas, mes amis musulmans ne sont pas choqués. Bon
nombre d’enseignants se servent de mes albums pour lancer un débat sur
le religieux dans leur classe. Et, ces dernières années, j’ai souvent
été invité en collège et lycée. Je me souviens, par exemple, de deux
jeunes filles arabes dans un lycée professionnel qui m’ont dit : «Au
début, on ne voulait pas lire ton livre parce qu’il est juif mais
après, on l’a trouvé très bien parce qu’on s’est rendu compte qu’ils
sont aussi bêtes dans les familles juives que dans les familles
musulmanes.»
En établissement scolaire, ce qui me frappe,
c’est l’ignorance des jeunes d’origine maghrébine quant à leurs propres
traditions et culture. Il suffirait pourtant qu’ils se souviennent de
leurs grands-parents, plutôt que d’écouter les chaînes de télévision du
Qatar, pour comprendre que leurs familles viennent de pays éclairés et
tolérants où il y a toujours eu des juifs. Existe-t-il en France des dessinateurs d’origine musulmane qui font des BD à connotation religieuse, un peu comme vous ? – Oui, je pense par exemple à Riad Sattouf, dessinateur syrien qui a publié Ma circoncision
(Éd. Bréal Jeunesse, 2004), une BD très drôle. Mais il a été traîné
devant les tribunaux ! Du coup, les librairies ont mis cet album à
l’index.
Recueilli par Claire LESEGRETAIN | Retour haut de page | |  |
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