LUNDI 23 JUIN -20H Salle des concerts Necrophiliac / Painkiller Necrophiliac Mike Patton, voix Fred Frith, guitare John Zorn, saxophone entracte Painkiller John Zorn, saxophone Bill Laswell, basse Mick Harris, batterie LUNDI 23 JUIN John Zorn versant punk, version jazzcore. Certains fans exclusifs de Masada l'oublient trop souvent: cet explorateur jusqu'au-boutiste adore aussi le boucan bruitiste, l'énergie décapante du métal extrême. Il nous le prouve ce soir en réunissant autour de son saxophone enfiévré quelques grands forcenés des musiques telluriques. Very noisy. Necrophiliac Improvisateur toujours imprévisible, Fred Frith défrise toutes les musiques qu'il aborde. Depuis plus de trente ans, cet Anglais incorruptible navigue dans un univers sonore à mi-chemin entre le rock avant-gardiste et la musique contemporaine, sans jamais se poser la question des styles et des étiquettes. C'est en 1978 que le guitariste a rencontré pour la première fois le saxophoniste new-yorkais. Ils ont poursuivi leur dialogue passionné, basé sur le changement permanent des règles du jeu, le plus souvent dans la formule du duo (Step Across The Border ou The Art of Memory en portent témoignage), mais aussi longtemps au sein de Naked City dont il fut le bassiste attitré. Ce compagnonnage leur a permis de tisser au fil des ans une complicité proche de la télépathie. Constamment à la recherche de nouveaux défis, mais ne refusant jamais la tentation d'un certain lyrisme, les deux comparses aiment à donner une musique cérébrale et émotionnelle. Entre eux, tout se joue sur l'énergie, le hasard, la fulgurance et la surprise. Rares sont les improvisateurs qui ont su développer cette capacité à inventer de l'inouï à partir d'un tel fouillis de scories. Pour célébrer leurs retrouvailles, John Zorn a fait appel à un personnage hors zone, un drôle de zigoto zarbi tel qu'il les affectionne: son nom est Mike Patton. Cet agité du vocal radical éructe plus qu'il ne chante. Il gémit, implore, hurle, murmure, le micro souvent dans la bouche pour jouer des modulations de fréquence. Créateur de Mr Bungle, ex-chanteur de Faith No More, leader de Fantomas, il est aussi le fondateur de Tomahawk, groupe pour lequel il a créé son propre label, Icepac, pour y crier de la musique vraiment méchante. Tous les membres de l'orchestre sont habillés en flics tandis que lui chante dans un masque à gaz! Painkiller Crée en 1991 par John Zorn, Mick Harris (Napalm Death, Scorn) et Bill Laswell (Praxis, Material, Tabla Beat Science), Painkiller s'offre comme un cocktail diaboliquement explosif de free jazz, hardcore, dub et noise rock. C'est un trio hyper amphétaminé qui ose tous les paroxysmes et oscille librement entre attraction et effroi. « Cela est supposé être, dit Zorn, du "shrill noise", du bruit strident. Cela doit être donc "painfull", forcément douloureux. » Nous voilà prévenus! Le moteur de ce « Power Trio », c'est à l'évidence Mick Harris, matraqueur de génie qui pulvérise avec jubilation les sons en mille éclats fracassants. Celui que l'on a surnommé « Human Tornado » a rencontré John Zorn au Japon en 1989 quand il était encore le batteur de Napalm Death, groupe dont le saxophoniste était un grand fan. Scandaleusement ignoré des jazzophiles, cet allumé des tambours est vénéré dans le monde des « métalleux » comme le créateur du « grindcore » (la forme la plus extrême du métal) et l'inventeur d'un nouveau « drumkit » rapide et violent: le « blast beat », une rafale de caisses claires enchaînée dans un roulement de double grosse-caisse et un déluge de cymbales. Au-dessus d'un tel volcan rythmique, John Zorn peut se lancer dans ses plus stridentes improvisations, s'autoriser les tressautements d'alto les plus hystériques, les hurlements les plus suraigus. Mais pour pulser une telle musique chaotique et virevoltante, furieusement improvisée, toujours au bord du gouffre, pour fluidifier cet art brut et brutal, il faut un bassiste d'exception. John Zorn l'a trouvé en Bill Laswell, musicien polymorphe à son image, tout à la fois bassiste, ingénieur du son, producteur, remixeur, etc. Avec ses lignes de basses grondantes, élastiques et liquides, il sait bricoler comme personne un environnement sonore toujours propice aux échappées les plus improbables. Bon voyage! Pascal Anquetil MARDI 24 JUIN -20H Salle des concerts The Dreamers Marc Ribot, guitare Jamie Saft, claviers Kenny Wollesen, vibraphone Trevor Dunn, basse Joey Baron, batterie Cyro Baptista, percussions John Zorn, direction The Dreamers John Zorn est ce zappeur qui aime à zigzaguer entre des zones musicales très contrastées et toujours recommencées. L'éclectisme et la diversité de la programmation des cinq soirées du « domaine privé» que la Cité de la musique lui consacre en est la plus éclatante preuve. Avec The Dreamers, loin des excès zarbi de Painkiller, il dévoile la face zen de son monde musical, univers kaléidoscopique en expanSion et révolution permanente. C'est le versant « musiques légères », comme on disait avant à la radio. Ce nouveau groupe s'offre comme le quatrième volet d'une série qu'il a choisi d'intituler « Music Romance ». Inaugurée en 1998 avec Music for Children et poursuivie avec Taboo and Exile, elle trouve son premier achèvement avec The Gift. La distribution des Dreamers est parfaite, rassemblant les plus fines gâchettes d'Electric Masada. Son originalité est de réunir dans cette équipe incroyablement soudée deux générations de « Zorn Messengers ». La première est constituée de trois anciens compagnons de route du « leader massimo » avec Joey Baron, Marc Ribot et Cyro Baptista, la seconde de « zorniens » plus récents avec Jamie Saft, Kenny Wollesen et Trevor Dunn. N'oublions surtout pas le septième musicien du sextet, John Zorn lui-même. S'il n'intervient à l'alto que sur un seul titre de l'album du même nom «( Toys »), assis sur une chaise face à ses musiciens, dans le rôle du catalyseur et metteur en ondes, tel Zébulon monté sur ressorts, Zorn joue de son orchestre avec toute une gestuelle étrange et passionnée, contrôlant les moindres détails d'interprétation, relaçant d'un regard ou d'un mouvement de la main l'envolée d'un soliste ... Tout un spectacle! « Mon travail de directeur musical, dit-il, consiste à concilier la spontanéité de mes musiciens avec le souci de la forme. » Pari ici somptueusement gagné. La mUSique proposée par John Zorn dans ce nouveau projet prend gaiement le risque d'être assimilée par des oreilles paresseuses à de 1'« easy listening ». C'est vite oublier que sous le vernis d'une apparente simplicité, sous ses mélodies insidieuses et son groove gravement hypnotique se cachent toute une luxuriance de nuances, un fourmillement de couleurs satinées, une richesse de textures qui ne se découvrent qu'au fil d'écoutes répétées de l'album. Brassant avec délicatesse les musiques de film (on pense insensiblement à l'univers de Quentin Tarantino), le blues lisse, le rock sensuel tendance Velvet Underground, la sunshine pop, la surf music des années soixante, l'exotica et le soul jazz suavement funky, The Dreamers nous régale d'une musique frémissante de charme, immédiatement dansante, mais qui sait être aussi par instants inquiétante, toujours teintée d'un voile de nostalgie douce. « Le jazz, a écrit Sagan, c'est de l'insouciance accélérée. » Avec Zorn, il faut ajouter « mais toujours contrôlée ». L'homme au coeur de la réussite des Dreamers, c'est sans nul doute Marc Ribot, magnifique, imprévisible, inventif de bout en bout. Il n'est que d'écouter sa guitare Fender sur « Anulikwutsay », envoûtante mélopée minimaliste, pour être convaincu de son génie. « Il est, selon Zorn, l'un des vrais révolutionnaires de la guitare, instrument qu'il a su réinventer, repenser totalement. Avec lui, tout est possible. » Autour de lui, les cinq autres musiciens ne sont pas venus faire de la figuration. Loin de là ! Le triomphant MARDI 24 JUIN trio rythmique composé de Joey Baron à la batterie (modèle de souplesse et de finesse mêlées), Kenny Wollesen au vibraphone (également batteur et fondateur du New Klezmer Trio) et eyro Baptista (tapisseur allumé de percussions soyeuses) fonctionne à merveille et se trouve les yeux fermés. Quant à Trevor Dunn, imperturbable, il cimente à lui seul toute la musique de ses lignes de basse aussi solides qu'économes. Enfin au piano, à l'orgue ou au Fender Rhodes, Jamie Salt apporte sa touche personnelle avec toute sa palette de couleurs essentielles. Pas de doute, avec une telle association de talents, les Dreamers sont vraiment une « Dream Team ». Pascal Anquetil MERCREDI 25 JUIN -20H Salle des concerts Essentiat Cinema Joseph Cornell Rose Hobart Wallace Berman Aleph Harry Smith Oz: The Tin Woodman's Dream Joseph Corne Il By Night With Torch and Spear Maya Deren Ritual in Transfigured Time Marc Ribot, guitare Jamie Saft, claviers Erik Friedlander, violoncelle Trevor Dunn, basse Ikue Mori, électronique Joey Baron, batterie Kenny Wollesen, batterie eyro Baptista, percussions John Zorn, direction, saxophone MERCREDI 25 JUIN Essential Cinema S'il est un moteur qui attise le désir polymorphe de John Zorn, c'est bien la curiosité. « J'ai toujours été curieux de ce qui pouvait m'étonner. Je cherche en permanence à tomber sur quelque chose qui me bouleverse, me questionne, dont J'intensité me fascine. » Le cinéma, par exemple, est l'une de ses grandes passions. Surtout le film expérimental pour lequel il a écrit d'innombrables bandes-son, qu'il a ressemblées dans sa collection « Filmworks ». Les musiques de film constituent pour Zorn le laboratoire secret in vivo dans lequel il peut expérimenter en toute liberté des alliages sonores et des textures inédites. Pour jouer les musiques qu'il a imaginées pour les courts-métrages qu'il a choisi de nous faire découvrir, il a fait appel à son ail star. Electric Masada, c'est une constellation qui réunit trois fabuleux percussionnistes (Joey Baron, Cyro Baptista et Kenny Wollesen), un clavier tout terrain (Jamie Saft), un contrebassiste groovv (Trevor Dunn), un violoncelliste espiègle (Erik Fiedlander) et un guitariste en perpétuel état de grâce (Marc Ribot), sans oublier Zorn en personne, dirigeant le tout par jets d'alto incandescents. La règle du jeu que s'est donnée Zorn pour écrire ses musiques de films est simple: s'inscrire à chaque fois dans les cadres édictés par la forme cinématographique qu'impose l'oeuvre. Pour cette soirée, le saxophoniste a choisi cinq courts-métrages rares qui ont marqué l'histoire du cinéma expérimental. Revue de détail. Joseph Cornell Rose Hobart (1936/39) Rose Hobart est un chef-d'oeuvre pionnier du cinéma expérimental. Joseph Cornell s'y livre à une reconstruction fascinante: le remontage d'East of Borneo, un film d'aventures exotiques tourné en 1931par George Melford pour Universal. La vedette en était la troublante Rose Hobart. Dans son film, Cornell ne s'intéresse qu'à elle, à son visage anxieux et aux gracieux mouvements de son corps. À partir d'éléments filmiques préexistants, projetés à la vitesse du muet, tout le travail poétique de Cornell consiste à réorganiser le montage par la juxtaposition délibérée de plans qui ne concordent pas, par tout un jeu d'ellipses et. de faux raccords, par la succession de brusques changements de lieux et de séquences pouvant contenir jusqu'à huit plans d'affilée. Après avoir vu Rose Hobart, Salvador Dalî sera furieux contre Cornell, l'accusant de lui avoir volé « son» concept. Le cinéaste en sera profondément affecté. Wallace Berman Aleph (1956/1966) Méditation sur la vie et la mort, ce film est le seul qu'ait jamais signé ce peintre « hipster », ce visionnaire de la « beat generation ». Allen Ginsberg, pour définir son monde étrange inspiré par le mysticisme juif, a inventé le mot de « bop kabbalah ». Wallace Berman a réalisé avec Aleph (la première lettre de l'alphabet hébraïque) un collage d'images directement peintes sur le film 8mm avec l'aide d'une antique photocopieuse de marque Verifax. Harry Smith Oz: The Tin Woodman's Dream (1967) Peintre, musicologue spécialiste de 1'« American folk music », Harry Smith s'est lancé au milieu des années soixante dans la réalisation d'un long-métrage d'animation en couleurs inspiré par Le Magicien d'Oz. Faute de moyens financiers, il fut contraint d'abandonner son projet en cours de route. Ce court-métrage est en fait un collage construit à partir d'un film précédent (Film #13: The Approach of Emerald City), auquel a été ajouté Film #16, un montage d'effets kaléidoscopiques tourné en 1966. Joseph Cornell By Night With Torch and Spear (années 1940) Ce film de 8 minutes est un collage d'images (montées en ensemble, inversées et à l'envers) de fonderies, de plans violets de métal en fusion et de nuages bleu foncé. S'y ajoutent des images jaunes d'Indiens qui dansent devant un feu. Le film finit par des taches noires sur fond blanc qui bougent par pulsations. Maya Deren Ritual in Transfigured Time (1946) Réalisatrice avant-gardiste américaine d'origine ukrainienne, Maya Deren est la poétesse des « films de chambre ». Ce court-métrage se savoure comme un rêve éveillé dont la belle Rita Christiani est la vedette. Les séquences s'enchaînent sans évidente logique narrative, comme celle de la sensuelle scène de bal, sublime tourbillon onirique. Pascal Anquetil VENDREDI 27 JUIN -20H Salle des concerts Magick 777 Fred Sherry, violoncelle Michael Nicolas, violoncelle Erik Friedlander, violoncelle Gri-Gri William Winant, 13 batteries Sortilège Michael Lowenstern, clarinette Anthony Burr, clarinette basse .'. (fay çe que vouldras) Stephen Drury, piano Necronomicon Crawley Quartet Jenny Chai, violon Jesse Mills, violon Lily Francis, alto Fred Sherry, violoncelle Magick « Mon monde musical, affirme John Zorn, est comme un prisme. Quand vous regardez à travers, il va dans des millions de directions différentes et démultiplie les visions que l'on peut en avoir. » Ceci explique qu'il interdit toute distinction pertinente entre les genres et les styles. Il est impossible de l'explorer par « périodes ». L'approche chronologique s'avère inopérante tant la simultanéité prime. « Même si la notion d'évolution permanente domine toute ma trajectoire, je suis convaincu que, dans mon cas, la notion de continuum y est aussi très présente. ». Le sorcier new-yorkais laisse à chacun le soin de découvrir par lui-même la cohérence d'une oeuvre protéiforme, fondée sur le principe d'accumulation plutôt que celui de progression. Avec « Magick » (titre d'un album de 2004), John Zorn présente un nouveau visage: celui de compositeur de musique contemporaine, fasciné par l'occulte, l'ésotérisme, le surnaturel et plus spécialement la kabbale. « En magie, dit-il, il n'y a ni bien ni mal. C'est une science qui consiste à provoquer des changements par la volonté individuelle. » Ici celle, diabolique de précision et d'exigence, d'un musicien iconoclaste dont l'orchestre, comme disait Zappa, est « l'ultime instrument ». 777 -Créée en février 2008 au musée Guggenheim par un trio de violoncellistes d'exception (Fred Sherry, Mike Nicolas et Erik Friedlander, fidèle compagnon de route de la saga Masada), cette pièce inspirée par les « tables angéliques» d'Edward Kelley et John Dee porte en exergue ce vers de William S. Burroughs: « Rien n'est vrai. Tout est permis. » L'oeuvre, très difficile à jouer, s'offre comme un chaos en perpétuel mouvement que parviennent à brillamment apprivoiser ces trois virtuoses du violoncelle. Cri Cri -Voilà une pièce d'une polyrythmie très savante qui a été écrite en 2000 pour William Winant, l'un des plus brillants percussionnistes américains d'aujourd'hui. Son itinéraire est aussi riche qu'éclectique: il a travaillé en toute proximité avec John Cage, Steve Reich, mais aussi Sonic Youth et Mr. Bungle. C'est loin d'être un nouveau venu dans la « communauté zornienne ». Cri-Cri est une pièce inspirée par le vaudou haïtien, le chamanisme coréen et... une scène du Port de l'angoisse de Howard Hawks. Cette composition pour treize tambours accordés comporte des passages quasi silencieux qui parviennent à perturber l'organisation de cet exercice de « virtuoso voodoo ». Sortilège -Créée en 2002, Sortilège est une pièce écrite pour deux clarinettes basses. Elle doit agir comme un sort «( a spell »), nous prévient Zorn. « C'est la composition la plus énergique et la plus outrageusement spectaculaire de tout mon répertoire. C'est aussi l'une des pièces les plus difficiles qui aient jamais été écrites pour cet instrument ». Pour l'interpréter, il fallait deux as de la clarinette basse: Mike Lowenstern et Anthony Burr le sont. Sans discussion! .'. (faV çe que vouldras) -Créée en 2005 en référence à Rabelais, cette oeuvre pour piano solo entraîne dans un manège à musiques vivement colorées qui évoque par instants Cage et Debussy (La Cathédrale engloutie). Dans le piano préparé, Zorn a mis, dans le sillage de Henry Cowell et George Crumb, tout un attirail d'objets bizarres et grinçants. Pour interpréter cette pièce acrobatique, il a fait appel à Steven Drury. Ce champion de la musique américaine du xxe siècle, de Charles Ives à John Cage, connaît bien le monde zornien pour avoir joué des pièces comme Cobra, Duras et Cat o'Nine Tai/s. Necronomicon -Cette oeuvre reprend le nom d'un ouvrage fictif inventé par H. P. Lovecraft à l'occasion de la rédaction de La Cité sans nom, achevée en 1921. Il y est fait pour la première fois mention du célèbre couplet énigmatique: « N'est pas mort ce qui à jamais dort et, au long des siècles, peut mourir même la Mort ». Écrite en 2003 pour le Crowley Quartet, cette pièce dramatique, pleine de violence et d'effroi, enchaîne cinq parties (<< Conjurations », « The Magus », « Thought Forms », « Incunabula » et « Asmodeus »), alternant les mouvements ultrarapides et les plages plus méditatives, avec force « zornementations » polytonales et dissonantes. Sidérant! Pascal Anquetil