17 -23 novembre 2006

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Somalie

La menace des barbus

Les milices islamistes au pouvoir à Mogadiscio ont déclaré la « guerre sainte » contre l'Ethiopie, dont les troupes soutiennent le gouvernement provisoire confiné à Baidoa. Un nouvel embrasement de la région en perspective ? Eclairage

un jeune drogué puni de 17 coups de fouet: depuis juin, l'ordre règne à Mogadiscio. Celui des Tribunaux islamiques.
La nouvelle descente aux enfers de la Somalie trouve peu d'écho dans le monde. Le conflit qui s'y déroule et dans lequel sont impliquées l'Ethiopie et l'Erythrée menace pourtant de déstabiliser toute la région. Mais quels médias prendraient le risque d'envoyer sur le terrain leurs reporters, alors que l'opinion publique semble lasse des scènes de violence ordinaire en Afrique, images masquées par plus d'horreur encore en Irak ou en Afghanistan. De même, pour les gouvernements occidentaux, belge notamment, le souvenir de l'issue désastreuse de l'aventure américano-onusienne de 1992-1994 en Somalie alimente l'idée qu'il vaut mieux ne se mêler de rien dans ce pays instable et hostile à toute ingérence étrangère.

Certes, on s'est habitué à le voir livré, depuis quinze ans, au chaos sanglant des chefs de guerre, qui a fait entre 300 000 et 500 000 morts. Mais voilà que, depuis juin dernier, un mouvement bien armé et bien organisé contrôle la capitale, Mogadiscio, sous le nom de Tribunaux islamiques. Ce groupe, qui prône la création d'un «
émirat » en Somalie, vient de s'installer, sans coup férir, à Kismayo, le grand port du Sud somalien, où patrouillaient naguère les paras belges. Des incidents ont éclaté quand les « barbus » ont retiré des bâtiments publics le drapeau national, une étoile blanche sur fond d'azur, pour le remplacer par un drapeau noir marqué de la première sourate du Coran : « Il y a un seul Dieu, Mahomet est son prophète. » En zones conquises, les tirs ont cessé, les barrages de pillards ont disparu, mais les Tribunaux islamiques, cousins africains des talibans, interdisent l'alcool et ferment les cinémas.

Leurs adversaires, les fameux « seigneurs » de la guerre, ont, pour la plupart, pris la fuite dans les pays voisins et les Etats arabes. Comble de l'ironie, ces chefs mafieux, qui avaient infligé aux GI une défaite cuisante en 1993, avaient été promus, en février dernier, alliés privilégiés des Etats-Unis. L'antiterrorisme américain avait misé sur eux par crainte de voir la contrée martyre devenir un refuge de militants d'Al-Qaeda. Mais les valises de dollars distribuées par la CIA n'ont pas eu l'effet escompté. Excédés par le regain de violence, les habitants de la capitale ont, pour beaucoup, rallié le camp islamiste, ravitaillé en armes par l'Erythrée.

Prêts à intervenir
Si l'Erythrée livre ainsi du matériel militaire aux cheiks somaliens, c'est pour embarrasser son ennemie de toujours, l'Ethiopie, qui soutient à bout de bras le gouvernement fédéral de transition (TFG), dernier rempart contre la déferlante des Tribunaux islamiques. Confiné à Baidoa, à 250 kilomètres au nord-ouest de Mogadiscio, le « TFG » est un montage institutionnel péniblement bricolé par l'ONU et sept pays d'Afrique de l'Est. Objectif : donner aux Somaliens une ultime chance de restaurer leur Etat. Mais ce gouvernement intérimaire, assemblage de plusieurs tendances aux leaders plus ou moins fiables, n'a jamais été en mesure d'imposer son autorité à l'ensemble du pays. Des témoins signalent la présence, à Baidoa, d'importants contingents éthiopiens. « Affirmations grossières, assure au Vif/L'Express une source au sein du TFG : nos forces de sécurité ont des instructeurs éthiopiens, mais Addis-Abeba n'interviendra en force qu'en cas d'attaque lourde sur Baidoa, pour mettre à l'abri les membres du gouvernement. Les Ethiopiens ont massé à la frontière plusieurs divisions de troupes d'élite, avec chars et hélicoptères. Ils peuvent arriver chez nous en très peu de temps. Pourquoi, dès lors, prendraient-ils le risque politique d'avancer leurs lignes ? »

Les Tribunaux islamiques ont néanmoins déclaré la « guerre sainte » à l'Ethiopie, accusée, le 10 octobre, d'avoir pris le contrôle, pendant quelques heures, de Buur Hakaba, une ville stratégique située entre la capitale et Baidoa. Résultat : des milliers de Somaliens sont allés grossir les rangs, ces derniers jours, de leurs compatriotes qui s'entassent dans des camps de réfugiés au Kenya. Et l'ONU a retiré son personnel des zones islamistes. Doit-on s'attendre à un embrasement de toute la Corne de l'Afrique ? « C'est n'est pas sûr, estime un diplomate européen en poste dans la région. Les milices islamiques n'ont pas, à ce stade, les moyens militaires de leur fanatisme. Mais il y a un grand risque d'actions terroristes. » Fin 2001, l'administration Bush examinait la possibilité d'une opération militaire en Somalie, en vue de détruire des camps d'entraînement d'Al-Qaeda dans ce pays. Mais les services de renseignement américains n'ont pu repérer des objectifs probants. « Cinq ans plus tard, les mouvements terroristes, protéiformes, sont toujours aussi difficiles à localiser, confie un conseiller du gouvernement transitoire. Seule certitude : des madrasas, les écoles coraniques, enseignent d'autres matières que la parole du Prophète ! »

Olivier Rogeau

20 octobre 2006





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