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Elle courut à la cuisine pour faire couler de l’eau froide sur sa blessure qui, bien qu’indolore, l’avait surprise. Un mince filet de sang se mélangeait en tournoyant au jet d’eau glacé tandis qu’elle observait les poils minces de ses avant-bras se dresser au bout des monticules de sa chair de poule. Comme lors de chaque situation de crise elle portait un regard extérieur sur elle-même, actuellement l’objectif se situait à l’angle du plafond, pour la révéler en plongée, quart arrière droit. Ce sang, ce mince filet, paraissait quasiment fluorescent sur l’image sépia. Elle ferma le robinet, s’essuya longuement avec le torchon à vaisselle puis partit à la salle de bain tout en tenant son index gauche dressé dans le cocon formé par sa main droite. Julie chercha un pansement dans l’armoire à pharmacie tout en évitant le reflet que lui renvoyait le miroir. Cette étrangère au nez trop long et à la bouche trop fine qui la surveillait de ses yeux écarquillés, étonnés puis presque hostiles. Ces grands yeux qui détaillait son visage avant de plonger sur la courbe plongeante de ses petits seins. Elle se détourna de ce cauchemar prégnant et remit en place sa queue de cheval en tirant sèchement sur les mèches colorées. Appuyée au chambranle, elle suivit des yeux le fragile chemin que formaient les pétales de rose depuis la porte de la chambre à coucher jusqu’au pied du lit. Lorsqu’il ouvrirait la porte d’entrée, il apercevrait cette ligne florale qui s’épanouissait sur le dessus de lit, cette flaque pourpre qui formait un écrin au bristol d’un blanc éclatant. « Je t’aime. » en élégantes courbes élancées tracées au stylo à plume. Elle ne pouvait s’empêcher de décliner à l’infini la moindre nuance de la surprise qu’il ressentirait dès que sa longue main aurait fait jouer la poignée. Sa longue main qui ouvrirait violemment la porte avant de faire entrer en trombe son grand corps ; cette somme de trucs grands qui formait l’homme qu’elle aimait. Il prendrait délicatement le carton et sourirait parmi les corolles soigneusement éparpillées. Puis son sourire en coin plisserait les rides naissantes de ses yeux en amande. Et enfin il la redécouvrirait, elle… Julie se fit violence pour abandonner la contemplation de cette scène déjà mille fois jouée mentalement. Les lueurs du crépuscule animaient le théâtre d’ombre sur le papier peint tandis qu’elle s’assit sur l’accoudoir du canapé. Par vague, les projecteurs des phares s’engouffraient avant d’aller mourir au coin opposé de la fenêtre, en un ballet latéral qui creusait puis aplanissaient les traits de son visage. Sa main prit une cigarette et elle vit l’autre saisir un zippo pour en faire jouer la mollette. La première bouffée de tabac mêlé à l’essence la fit tousser et elle la recracha aussitôt. Comme la première fois où elle l’avait aperçut, attablé avec ses amis dans un bar et qu’elle avait dû allumer une tige pour dénouer la main qui enserrait sa poitrine. Son visage interminable était tendu par l’effort qu’il faisait pour convaincre ses auditeurs, il ressemblait à un second rôle dont on ne savait pas encore s’il était un saint ou un salaud. Elle avait toussée. Il ne s’était pas retourné… Les différents actes de leur pièce se dévidaient sur les boucles synthétiques de la moquette, depuis la première danse jusqu’aux séparations furtives, elle pleurant sur ce même canapé pour raccourcir son absence. Et la flamme de sa jalousie masculine qu’elle entretenait pour se réchauffer à l’intensité de leur passion. Passion. Ses mains étaient devenues blanches à force de serrer le corps métallique de ce briquet surchauffé à son contact. La caméra ronronna, zoom sur le filtre de sa cigarette noyé de rouge à lèvre qui s’éloignait de sa bouche. COURS ! CHAPITRE UN Il était midi à son réveil mais c’est comme s’il était minuit, des tâches fantomatiques en suspension devant ses yeux éteints. Il s’étira, ébouriffa ses cheveux rares pendant qu’inconsciemment sa main cherchait le paquet de tabac posé sur la table de nuit. Puis il fit pivoter lentement deux longues jambes maigres en dehors du lit. La brutale érection matinale coïncida avec ses premières quintes de toux. Assis, il enfila son jean’s et un vieux maillot de corps troué, puis se leva enfin pour se diriger vers la cuisine. Bercé par les relents rassurants de sa transpiration nocturne, il fit chanter la cafetière en allumant sa première cigarette. Les rideaux filtraient une lumière automnale, atone et hésitante, qui s’écrasait sur le rempart carné de ses paupières étirées. Son grand corps se cabra à nouveau sous l’effet corrosif du tabac et il cracha violemment dans la poubelle, laissant une large trace jaunâtre sur le tas de pétales de rose. La veille au soir, une bonne demie heure de ménage avait été nécessaire pour faire disparaître les reliquats de cet enfantillage. Il imagina « ses » gloussements d’autosatisfaction hystériques lorsqu’elle menait à bien son projet, ses doigts traçant des lettres banales, jouissant de sa récompense par anticipation. La bouche se remplissant d’eau, elle épluchait des roses tandis qu ‘elle sombrait avec le radeau disloqué de leur histoire. Il la haïssait d’être poussé à haïr ses débordements théâtraux, si charmants auparavant, qui se mélangeaient cycliquement à ses condamnations péremptoires. Il en avait plus qu’assez d’être jugé, marre d’être poussé à se justifier pour ce qu’il considérait comme des broutilles, ou comme des fatalités. Il aimait s’imaginer que les longs processus mentaux n’étaient pas son fait, ni les conversations interminables. Mais son ambivalence foncière le condamnait à l’introspection compulsive, en lui -et LUI incarnait à la fois le jury et le verdict- les chambres d’accusation se succédaient. Il se les représentait comme autant de grottes à vouivre mitoyennes, ces boyaux dont il avait lu que les français se servaient pour emmurer vivants ses ancêtres au XVII ème siècle. L’histoire tragique de la Comté lui servait de métaphore personnelle, enfin les bribes qu’il aimait à se rappeler. Il savait déjà qu’il allait la quitter, que quelque chose d’intéressant sortirait de sa culpabilité, un drame charmant dont il se sentirait plus spectateur qu’acteur. Elle, elle n’était plus… Plus du tout, soudainement. Il avait envié la liberté, les libertés plutôt, que prenaient ses amis avec leurs relations éphémères. Est ce que si les heures se transformaient en semaine puis en mois la nature de cette cohabitation changeait ? Sans doute, mais à mesure que cette nature changeait, elle aussi changeait de plus en plus. A la fois plus étrangement féminine et plus dépendante d’une incarnation paternelle qu’il se refusait à incarner. Le sentiment de voir lentement s’épanouir cet ersatz de lui-même, reprenant inconsciemment à son compte ses propres discours, lui faisait horreur. Sa vie était un gâchis, certes, mais il s’était attelé trente longues années à sa réalisation baroque et ce plagiat ne possédait d’autre signification que de révéler un vide ou pire, un manque de caractère. Et il n’aimait pas penser à ce que ses péroraisons avaient de fragile dans la bouche d’une autre. Il l’avait aimée fragile et baignant dans les eaux marécageuses de sa souffrance. En artisan appliqué bien que malhabile il avait pris une grande part à sa reconstruction, faisant naître du ressentiment dans sa reconnaissance, née de la révélation de l’opaque faiblesse de sa personnalité défaillante, irréelle. Il s’était reconnu quelque part au coin de l’artère de l’auto apitoiement et de la ruelle du désir dévorant, flânant dans les méandres de sa géographie de temps de guerre. La balade durait à mesure que les façades délivraient leur vraie nature de décor. Puis la scène ne révélât plus qu’un tas de gravats éparpillés, dispersés dans les transformations perpétuelles de petits mensonges suturés au fil blanc. Elle lui avait offert un bail sur un tango dramatique à tiroir et celui-ci était reconductible. Elle lui avait offert d’être « elles », toute une ménagerie à sa disposition ainsi que de partager son appartement. Lui et sa galerie de monstres s’étaient précipités, lui et tous les tarés du monde. Le spectacle se jouait la plupart du temps à domicile et à guichet fermé, avec quelques extras en extérieur. Alternativement cantatrice de ses mérites fictifs, jeune première au chemisier tâché de pourpre puis furie fatale à caractère hautement pornographique. La rage qu’elle lui instiguait faisait de leurs ébats une flagellation constante, une sublimation du meurtre par le sperme, le phallus était bien cette fois une arme qui déchirait le dernier acte. Puis un jour nouveau venait éclairer cette coquille vide dont la tonalité dépendrait du morceau du spectre qu’elle aurait captée. Il s’était épuisé à attendre que s’établisse une trêve plus durable qu’un été sibérien au cœur de leur automne changeant. Il n’était plus bon public à présent, et elle n’aimait rien moins qu’avoir la sensation de le perdre pour l’accuser et le récupérer à coup sûr. La tragédie a un coût qu’il avait payé d’enthousiasme au début mais elle se payait sur son dos ces derniers temps. Dehors .Il s’était coupé du concept même de « dehors », c’était une amante exclusive. Juste sous son nez la départementale restait couchée à attendre qu’on la couvre, il s’abîma longuement dans la contemplation de ses courbes en sirotant son café. Il n’avait qu’un pas à faire pour la battre à son propre jeu. Un coup de théâtre qui lui assurerait une réputation durable. Ça écrasait tellement sa performance de la veille, « on s’aime… » couronné de pétales de rose sur leurs draps. Le couronnement d’un autre de leurs drames quotidiens dont le souvenir se perpétuait justement dans ces fragrances douceâtres. Quel genre de bourreau était elle pour lui laisser des bouts de plantes à moitié mortes sur son lit tandis qu’il devait attendre sa surprise dans la cuisine. Il en avait été consterné, jaugeant le cadeau, puis cette petite silhouette frétillante à ses côtés ; comment pouvait-elle le connaître aussi mal ? Elle était partie à son poste de nuit brisée, fatiguée par les éclats de sa revanche immédiate, faisant tanguer cette petite caisse d’occasion. Il avait espéré qu’elle n’ait pas d’accident. Il avait espéré qu’après tout elle ait un accident. Personne ne pouvait comprendre sa phobie des fleurs, spécialement les roses, et il n’aimait pas avoir à expliquer pourquoi dans son esprit elles poussaient sur le terreau des cercueils. Elle n’était pas rentrée ce matin, sa vengeance habituelle. Une collègue lui ayant sans doute proposée son hospitalité, une collègue qui possédait peut-être un taux d’œstrogène anormalement bas, il n’était jamais arrivé à savoir quoi que ce soit à ce sujet. Sa retraite pouvait durer bien qu’excédant rarement deux jours. Peut-être était-ce cela qui le décida ou peut-être était-ce ces pétales qu’il avait recouvert à moitié par le filtre à café dégorgeant sa charge fumante. La nicotine l’aida à se concentrer, bien, l’appartement n’était pas le sien, il venait de terminer une mission intérimaire et ses départs successifs lui avait fait stocker ses maigres possessions chez sa mère. Libre comme l’air. Il se le répétait et se sentait rajeunir à mesure. Par dessus tout, la joie de quitter ce village de zone périurbaine le submergeait. Sa part de malédiction héréditaire – triste et rigide – lui soufflait pernicieusement à l’oreille de s’évader de ces masses menaçantes d’épicéas croissants sur les crêtes. Ce qui le consumait à présent, c’était de se replonger au cœur de la ville. S’oublier dans la foule semblait être le meilleur moyen de s’évader de lui même, ne devenir qu’un reflet dans une vitrine, un mec assis au côté d’un autre au comptoir, tout aussi anonyme. Vidé par les néons lorsque la nuit citadine n’est que toute relative. Ce vieux F3 lui manquerait, même s’il avait imprimé sa marque en chaque centimètre carré, et il en avait la certitude. Tous ces murs, ces lits qu’on partage, ces meubles qu’on achète à deux puis qu’on laisse derrière comme un reproche, cette chair devenue indifférente qu’on délaisse. Cette vieille pièce mille fois jouée qui lui faisait plus regretter un appartement qu’une amante, au sein de son indifférence croissante. Il se gratta l’entrejambe, finit sa tasse de café et la déposa dans l’évier. Muni d’un sac à dos, il traversa les pièces en ramassant son matériel de première urgence, quelques fringues, quelques livres qui traînaient, une sélection de photos. Julie gara sa voiture puis coupa le contact. Une cigarette se consumait inutilement dans le cendrier au dessus duquel une veille cassette des Bérus rendait ses tripes magnétiques. Huit heures vingt-six et une peur atroce autant qu’absurde de cette porte d’entrée pourtant si familière. Les derniers kilomètres lui avaient appris une nouvelle sorte de cauchemar, d’où la fatigue et l’état abominable de ses yeux effaçaient la route. Chaque voiture croisée lui projetait des fournaises au fond du cerveau qui la laissait comme aveugle, des tonnes d’acier lancées sur sa trajectoire lui dictaient d’écraser le frein. Elle n’avait heureusement pas cédée pour se retrouver fébrile devant chez elle. Chez elle. Son téléphone était resté vide de tous nouveaux messages et la piste de pétales de rose traçait d’angoissants hiéroglyphes. Ses mains ne lâchaient pas le volant, ni ses yeux cette bête porte. C’était stupide de ruminer cette impression de prémonition, au lieu d’accepter la suite logique des événements. S’il n’avait pas fuit, elle le retrouverait recroquevillé dans un canapé, une couverture le dissimulant entièrement. A baigner dans les effluves de tabac froid et de l’acidité de sa transpiration. C’était banalement affreux. Il faisait froid dans l’habitacle de sa voiture, il faisait humide dehors et les feuilles tombées à terre se délitaient déjà. Elle attendit dans un état d’hébétude jusqu’à ce que ses pieds deviennent insensibles. Le frein à main relevé d’un coup sec lui donna l’impulsion nécessaire à sortir enfin de sa R5. De l’école primaire revenaient de petits groupes de mères de famille et elle ne pouvait rester indéfiniment devant son appartement, les clefs à la main. La pression sociale qui oblige à aller de l’avant, toujours, et en s’excusant presque. Ses doigts exsangues brandis par sa paume rougie trouvèrent l’encoche puis son autre main s’enroula autour de la poignée. Elle pensa soudain avoir oublié son sac tout en ouvrant la porte. La cuisine était vide et elle croisa les bras sur sa poitrine en entrant dans le salon. Les pétales ne s’y trouvaient plus. Le soleil pénétra la pièce et ses yeux fatigués accusèrent le coup. Elle s’arrêta au centre, la tête baissée, les mains se réchauffant sous ses aisselles. Une vision, un pile ou face, un corps ensevelit sous des centaines de roses. Le coin de son paquet de cigarette s’enfonçait douloureusement dans son sein. Sans cet aiguillon, elle aurait voulut s’endormir instantanément. L’étau de ses bras se referma encore un peu plus et la douleur la fît s’avancer. Plus de roses ou de déclaration, plus de forme sous ces draps. Le store n’avait pas bougé. Elle rebroussa chemin jusqu’à la cuisine et appuya ses fesses contre la table. Il reviendrait. Il était toujours revenu. Les joues gonflées et la tête douloureusement penchée en avant, des mèches de cheveux auburn chatouillaient son nez qui coulait. Sa lèvre inférieure tremblait au rythme de ses supputations. Le jeu des condamnations viendrait plus tard, elle n’était plus qu’une vague de douleur aigue. Elle vivait… Sous un ciel pissant toute la fureur des cieux les mères de famille transbahutaient leur marmaille autour du rond-point dans de vieilles peugeots aux carrosseries fanées. Joe tendait le pouce au dernier moment, la pluie le lavait tel un baptême baptiste et il s’interrogeait sur son incarnation au futur proche tout en évitant les gerbes des éclaboussures. Mentalement il insultait les représentants consanguins de ce village et leur prétention à incarner une ville à visage humain, il haïssait d’avoir à leur demander un service, même si son sourire de commande ne faiblissait pas. Sa haine était largement irraisonnée mais c’est ainsi qu’elle était censée être de toute façon. La route était suffisamment passante pour qu’il se fasse prendre par un étranger et ce n’était plus le temps de se laisser cerner par les remugles de ce piège apathique. La gouttière que formait la visière de sa casquette abaissée au maximum dégouttait sur le devant de sa veste en cuir et la lustrait. Pour le moins son apparence affichait sa non appartenance à ces terres perdues et il se sentit terriblement romantique les épaules remontées pour empêcher la pluie de déborder le long de son cou. Puis un break s’arrêta et il courut pour le rejoindre. Le paysan l’invita à monter et à son grand soulagement le conducteur était un représentant typique des hauts, râblé et rouge, rouge à faire pâlir l’éclat de la peinture des ailes de sa voiture. Repeint par le grand air et la goutte, aimant ses bêtes comme sa femme, les OlePres000ÿÿÿÿÿÿÿÿ>¬5ITEM000ODS ÿÿÿÿITEM000FMTÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿITEM000FMT#3ÿÿÿÿÿÿÿÿ ÀF°Äê\nƒÈ°Äê\nƒÈÿÿÿÿÿÿÿÿ~>t`j5 µ¡  ’-ƒ.û¼"System-ƒ,ríÆ0`] ƒ-û8ÿ¼@Times New Roman- :2 º†’-CHRONIQUES DE LA FANGE D’EN BAS œœNœ…o2‘…2†2zœ…3C…2†p 2 º¦†’- ol 2  †’- ol 2 ††’- ol 2 l†’- ol 2 R†’- olûõþ¼@"Arial-2 ?# †’-INTRO JÁ£ÁÐ 2 ?b†’- o“û8ÿ@Times New Roman- 2 c†’- o[ 2 H†’- o[2 . †’- 2222”2 . È[†’-La bulle écarlate enfla rapidement jusqu’à son point culminant puis commença à glisser sur ezY5dd88Y5XYYC7Y8Y5YdB8X5CYd8dYšYd858dNddCY5Ndd4dd8d85Yd8š8dYd85dd8N5Yc››YdYY5Y5e88NNXC5NdC1•2  \†’-le côté charnu de sa dernière phalange. Elle courut à la cuisine pour faire couler de l’eau 8YQYd8YQYdXBddQdYQNYQdYCd8YBYQddY8XddY2Qz88YQYcdCd8QYQ8YQYc8N8dYQdddCQAY8CYQYdc8YCPdYQ8CYYc112 ú †’-froide sur sa blessure quEBCd8dYeNdBeMYed8YMNdCYdddm2 ú cA†’-i, bien qu’indolore, l’avait surprise. 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Cette étrangère au dcdY88A7YAš8Cd8C2A…Y88YAX8CXddYCYAYc1›2 `†’-nez trop long et à la bouche trop fine qui la surveillait de ses yeux écarquillés, étonnés puis dYYC7CddC8dcdCY8BYC7YCdcdYdYC7CddCB7dYCdd8B8YBNcCdY788X88CcYCMYNCdYddBYYYBdd887YN2CX8dcdYNCdd7M1%2 ö†’-presque hostiles.edCYNddY2ddM788YN2 2 ö6†’- oZ2 @†’- 22•2 @d\†’- Ces grands yeux qui détaillait son visage avant de plonger sur la courbe plongeante de ses 2…YN@dCYddN@dYdd@dd8@dY8Y788X88@Ndd?d8NYdY@YdYc7@dY@d8dddYC@NdC@8Y@YddCcY@d8dddYYd7Y@dY@NYN22 & †’-petits seindY878N@NX8d†2 &4R†’-s. Elle se détourna de ce cauchemar prégnant et remit en place sa queue de cheval N2?z88Y@NX@dY8cdCdY@dY@XY@XYdYdYšYC@dCYddYd8@X8@CXš88@Yd@d8YYX@NY@ddYdY@cY@YdYdX71(2 †’-en tirant sèchementYd<87CYc8<NXXdYšYd8:2 %†’- sur les mèches colorées. Appuy <NdC<7YN<šYYdYN<Xd8dCYYN1<ddddL2 g+†’-ée au chambranle, elle suivit des yeux le YY<Yd;<XdYšdCYd8Y2<Y88X<Nd8c87<cYN<dYdd;8X1…2 òQ†’-fragile chemin que formaient les pétales de rose depuis la porte de la chambre à BCYd88YTYcXš8dTddYUBdCšY8Yd8T8YNTdY8Y7YNTdYTBdNYTdYdd8NS7YTddC8YTdYS7YTYdYšdCYTYT2 ò †’-coucher YddYdYC1¡2 Ød†’-jusqu’au pied du lit. Lorsqu’il ouvrirait la porte d’entrée, il apercevrait cette ligne florale qui 8dNddCYc>d8Xd>dd>7881>zdBNddC87>dddB8BY87>8X>ddB8Y=dCYd8BYY2=87=YdYCYYcCY78=YY87Y=88ddX>B7dCY8X>dc71š2 ¾_†’-s’épanouissait sur le dessus de lit, cette flaque pourpre qui formait un écrin au bristol d’un NCYdYddd7NNX88INdCI7YIdYMNdNIdYI8882IXY88YIB8YddYHdddCdCYIdd7IBdDšY88IddIYYC8dIYdIdB7N8d8IdCdc1%2 ¤†’-blanc éclatant. «nd8YdY2YX8Y7Xd822d 2 ¤†’- o22 ¤K †’-Je t’aime.NY27CY7šY2 2 ¤S†’- o2/2 ¤…†’-» en élégantes courbes éd2Yd2Y8YdYd8YN2YdcCcYN2Y=2 ¤!†’-lancées tracées au stylo à plume. 8YcYYYN17CYYYXN2Yd2N8c8d2Y2d8dšY2 2 ¤O†’- o[2 - 2222’2 îÈZ†’- Elle ne pouvait s’empêcher de décliner à l’infini la moindre nuance de la surprise qu’il 2z88YMdYMcdddY88MMCY›dYYdYCMdYMcYY88cYCMYL8B7dB8d8M8YMšd8ddCYMddYdYXMdYM8YMNcCdB8NYMddB771š2 Ô_†’-ressentirait dès que sa longue main aurait fait jouer la poignée. Sa longue main qui ouvrirait CYNNYc88BY78@dYN@ddY@NY@8ddddYAšY8d@YdCY78@BY88@8cdYC@8Y@dd8dcYY2@oY@8ddddYAšY8d@dd8@dddC8CX871=2 º!†’-violemment la porte avant de faird8d8Y›šYd8E8YEddB8YEYcYd8EdYEBY7C>2 ºà "†’-e entrer en trombe son grand corpsYDYd8CXCEYdD8Cc›dYENddEdCXddEYdCdN 2 º †’- o2.2 º?†’-; cette somme de trucs é7EXY88YDNd›šYFdYE8CdXN1•2  \†’-grands qui formait l’homme qu’elle aimait. Il prendrait délicatement le carton et sourirait dCYddNVdd8UBdDšY88V8Cdc››YVddCY87YVY8šY882VC8UdCYddCX88VdX88YX8YšYd8V8YVYYC8ddUY8UNddC8BY771•2 †\†’-parmi les corolles soigneusement éparpillées. Puis son sourire en coin plisserait les rides dYCš8[8YN[XdCd87YN[Nc8cdYdNYšYd8[YdYCd788XYN2Zod8N[Ndd[NcdC8CX[YdZYd7d[d88MNYCX87Z8YNZC8dXM1 2 l †’-naissantes de dY8NNYc8YNMcYM‚2 l ‚O†’-ses yeux en amande. Et enfin il la redécouvrirait, elle… Julie se fit violence NYNMdYddMYdMYšYddY2Nz8MYdB8dM88M8YMCYdYYdddB7CY782MY88YÈLNd88YMNYMB88Ld8d8YdXY1Ž2 R!W†’-pour abandonner la contemplation de cette scène déjà mille fois jouée mentalement. Les dddC]YdYdcdddYC]7Y]Ycd8Yšd8Y88dc]dY]XY87Y]NXYdY]dX8Y]š888X]Bd8N]8dcYY]šYd8Y8XšYd82]zYM2’2 8"Z†’-lueurs du crépuscule animaient le théâtre d’ombre sur le papier peint tandis qu’elle s’ass8dYdCM9dd9YBYddNYd8X9Yd7šY8Yd898Y98cYY8BY9dCdšdCY9NdB98X9dYc8YC9cY8d798Ycd8N9ddBY87Y9MCYNN2 8"솒-it sur 789NbB1”2 #[†’-l’accoudoir du canapé. Par vague, les projecteurs des phares s’engouffraient avant d’aller 8CYXYdddd8CWddXYYdYdY2XoYCXdYddY2X8YNXdCd7YY8XdCNXdYNXddYCYNXNCYddddABCY8Yd8XYdYc8XdCY78XB1˜2 $^†’-mourir au coin opposé de la fenêtre, en un ballet latéral qui creusait puis aplanissaient les ›ddC8CNYdNYd8dNddddNYNdYN8YNBYdY8BY2NYdNddNdY88Y8N8X8YBY8Ncd8NYCYdNX88Mdd8NNYd8Yd7MNY8Yc8N8YO1k2 ê$@†’-traits de son visage. Sa main prit une cigarette et elle vit l’a8CX88N>dY>Ndc>d8NYdY2>oY>šY8d>dC88>ddY>Y8dYCX87Y>Y8>Y88Y>c88>7CX@2 ê$#†’-utre saisir un zippo pour en faire d8CY>NX8N7C>dd>Y8ddd>dddC>Yd>BY8CX1”2 Ð%[†’-jouer la mollette. La première bouffée de tabac mêlé à l’essence la fit tousser et elle la e8ddYC\8Y\še88X88Y2\zY\dBYš8YCY\dddCBYY\dY\8YdYY]šY8Y\Y\8CYNNYdYY\7Y\B88\8ddNNXC\Y7\Y88Y\7X1˜2 ¶&^†’-recracha aussitôt. Comme la première fois où elle l’avait aperçut, attablé avec ses amis dans CYYBYYdY@YdMN88d81A…d›œYA8XAdCYš8YBYABd8NAddAX87YA8BYdY78AYdXCYd82@Y87Yd8X@YdYYANXNAYš8NAdYdM1A2 œ'$†’-un bar et qu’elle avait dû allumer udd9dYC9X89dcCY78Y9YdX889cd9Y88dšYC9ce2 œ'$ <†’-ne tige pour dénouer la main qui enserrait sa poitrine. Son dY988cY9dddB9dYdddYC88Y8šY8d9dd89YdNYCCX888NY9dc88B8dY29odc1—2 ‚(]†’-visage interminable était tendu par l’effort qu’il faisait pour convaincre ses auditeurs, il d8NYdYb8c8YBš8dYd8YbY8X88b8YdddbcYBb8CYBBdC8bddC88bBY8MY88bcddCbYdddY8cYCYbNYNbYdc88YcCN2a7712 h)a†’-ressemblait à un second rôle dont on ne savait pas encore s’il était un saint ou un salaud. Elle uCYNNYšd8Y888Y9dd9NYYddc8Cd8Y9ddc89dc9dY9NYdX879dXN9YdYdBY9NB879Y8X889dc9NY7d89dd9dd9MY7Ydd29z87X12 N*†’-avait YdY8812 N*· †’-toussée. Ild8ddNNXY22C82 N*㆒- ne2dY2 N*Ò †’- s’était I2MCX8X8822 N*†’-pas dYN12 N*Z †’-retourné…ICY8dcBdYÈ 2 N*¼ †’- o[2 ˜+?†’- 222˜2 ˜+Õ^†’-Les différents actes de leur pièce se dévidaient sur les boucles synthétiques de la moquette, zYN2d8BBYCYd8N2YX8YN2dY18YdC2c8YYY2MX2dYd8dY7Yd82MdC28YN2dddX8XN2Ndd8dY78dcYN2dY28Y2šdddY88Y21(2 ~,·†’-depuis la première udYdd8N27Y2dCXš8YCY2:2 ~,®†’-danse jusqu’aux séparations furdYdNY28dNddCYdd2MXdYCY78ddN2BdBG2 ~,(†’-tives, elle pleurant sur ce même canapé 88dYN21Y87Y2d7YdCYd82NcC2YX3šZšY2YYdYdY2;2 d- †’-pour raccourcir son absence. Et dddC2CYXYddBY8C2Ndd2YcNXdYY22z82j2 d-& ?†’-la flamme de sa jalousie masculine qu’elle entretenait pour se a8Y2B8X››Y2dY2NY28Y8ddN7Y2šYOYd88dY2dcCY77Y2Yd8BY8YdX872dddC2NY1-NANI28,''228,'N,2',,,22,3,22-'2,engueulant pareil. Deux grosses mains carrées posée sur le volant, des beefsteaks effrayants à arracher une tête d’un coup ou à sceller de durables amitiés. Il avait tout de la placidité du taureau en surveillant la route, cette placidité prête à éclater à tout instant devant la provocation gratuite. Certains citadins l’avaient appris désagréablement. Mais Joe les connaissaient et les aimaient bien, les montagnons. -« Alors, l’jeûne, tu vas à Bzac t’promener ? » Vains dieux, ce que ça gueule fort un paysan comtois quand il s’adresse au « jeûne » en essayant de couvrir le fracas mélangé de la flotte et de la mécanique poussive ! Et il faut répondre aussi, faut gueuler encore plus fort parce qu’il est presque sourd et que ces personnes simples s’attendent encore à ce que les gens se témoignent un minimum d’attention. Une bizarrerie archaïque appelée à disparaître. Mais c’est un plaisir de sentir ses tympans exploser sous le gros rire franc, et les souvenirs du temps qu’il était jeûne lui aussi, « quand Ole ÿÿÿÿ ÿÿÿÿ OlePres000ÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿ3¬5ÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿÿ#3~>æ\Î8on était jeûne, on bûvèèè, on bûvèèè ! et ça s’bââttait au bal, sâcrée muerie! ». Les plis jurassiques ont repris et concassés les gens d’ici jusqu’à en faire une vieille race stoïque, impossible à étonner, la sentence définitive toujours prête à fuser derrière le semblant d’impassibilité. La lenteur du parler est un bouclier et un piège, ils auraient tant à dire… s’ils s’en donnaient la peine. Puis le tunnel a sanctionné le passage des champs à la ville, de la campagne à Rivotte, ce complexe industriel s’abîmant sur les berges du Doubs grossit par les pluies. Et le Dubos, noir, noir coule aussi sombre que les épicéas groupés au pied de la citadelle grise-jaunie, sa masse veille depuis des siècles sans avoir jamais servit à rien. Inerte, elle se terre dans sa culpabilité sur ces arêtes abruptes. C’est un sacré panorama qu’elle offre d’en haut, vue d’en bas elle t’écrase de ses murailles et des milliers de tonnes de son éperon rocheux. Joe se représentait toujours ces quelques mètres de tunnel comme un austère douanier minéral lui délivrant un passeport de citadin, d’un court passage il change la boue de tes docs en asphalte certifié tout en te faisant un grand clin d’œil calcaire. D’un rond-point à un autre il sortit en remerciant son chauffeur et il l’imagina repartir précipitamment vers sa cuisine qui sent bon les bêtes pour sortir la gentiane du vieux bahut sacré jusqu’à la table de chêne pour l’apéro. Mais les rigueurs de la météo le contraint à le perdre de vue à travers l’écheveau d’acier du trafic. Il accéléra le pas dans ces artères périphériques en cherchant à transformer ces rugissements en un pouls endiablé de cité bi-millénaire, la pulsation rêvée qui soutiendrait ses pas, une cymbale marquant sa fuite comme un gong, vlaiiing ! Il se rappela en marchant ce qu’il avait déjà arraché à cette ville qu’il avait sillonnée en tout sens ; il n’y avait pas si longtemps. Il se rappela les assauts verbaux, poétiques et éthyliques livrés aux bataillons féminins de ces rues et toutes les Bérézina en résultant. Les vieilles américaines, étudiantes dépressives, obèses tatouées et autres gamines au cœur brisé qu’il avait désirées et manquées et qu’il nommait maintenant d’après le lieu de leurs rencontres. Il était heureux d’être autant lamentable, il aurait pu les abîmées toutes. Le centre naissait à reculons, les passants formeraient bientôt une foule ruisselante et il s’arrêta dans un bar afin de savourer son exaltation. Le vieux piano restait muet pour les pauvres âmes végétant derrière leurs verres qui le matèrent du faux air désolé que prennent les gens secs lorsqu’ils dissèquent un être venu de la pluie. Il prit place à une table et joua lui aussi à faire semblant d’ignorer ses vis-à-vis, les gouttes explosaient successivement sur le marbre en petite musique obsédante. Il commanda un sérieux qu’il savait déjà devoir attendre des heures, alors il entreprit de se sécher laborieusement les mains à l’aide d’un mouchoir en papier pour se rouler une clope. Si le climat s’entêtait à être humide encore quelques mois il réduirait forcément son tabagisme. Le jet continu arrosant les vitres semblait l’encourager au grand dam des consommateurs prostrés, ceux de l’après midi, ceux qui étaient là à demeure, heureux qu’on connaisse leurs prénoms, d’avoir une patrie librement choisie. De vraies plaies. Leur passivité lui donnait envie d’hurler mais même s’il s’était promené cul nu devant eux ils n’auraient peut-être commenté son geste qu’aux environs de vingt heures trente. Peut-être. Le patron le servit enfin et il souhaita qu’il n’allume surtout pas la radio pendant qu’il le regardait retourner à son poste de vigie neurasthénique. Ils étaient une petite dizaine à être obnubilés par l’adoration de cette fenêtre, et le patron de nouveau réinstallé la surveillait aussi. Quelqu’un toussa mais personne ne se retourna. Un bruit assourdit de verre qu’on repose se détachait doucement de temps en temps. Et Joe toussa, jura et la pluie ruisselait. Une dizaine à regarder. Et ils payaient pour ça ! Et d’un coup il comprit qu’il était piégé, s’il buvait trop rapidement son sérieux il aurait envie d’uriner quelques minutes après être sortit Mais s’il le buvait en prenant son temps il ne lâcherait peut être plus cette vitre des yeux avant longtemps. Après mûres réflexions il se leva et fît pivoter sa chaise dans un horrible cri métallique en direction du mur opposé. Il se rassit dans l’indifférence et juste en face d’un miroir qui reflétait la fenêtre. Il éprouvait férocement les coups d’une puissance inconnue et omniprésente qui, il en était sûr, s’intéressait à lui depuis une éternité. Il aurait pu sortir son téléphone portable pour faire retentir la sonnerie toutes les quinze secondes jusqu’à ce que quelqu’un prononce un son, mais il avait peur de le sortir, ce petit boîtier qui était la seule chose capable de la ramener à la vie. Finalement il pu partir aux toilettes, payer et s’en aller. L’écume que traçaient les longues gerbes d’eau faisait naître des mondes tentants qui brillent, des bars illuminés emplit des rires de jeunes déesses impures, de héros d’un soir, du sexe sans amour et de l’amour sans espoir. Il réalisa avec saisissement ce qu’il restait d’adolescence en lui, de gamin à la morve au nez, ses souhaits miteux noués au coin d’un vieux mouchoir sale. Il réalisa qu’il recommençait le même vieux parcours qui l’avait poussé à l’échec cette fois encore, puis il constata combien il aimait ce parcours chaotique. Et qu’il ne connaissait rien d’autre. Qu’il n’aimerait pas emprunter l’avenue principale. Changer. Changer, c’était d’abord faire une croix sur la plupart de ses repères, modifier son système de norme. Et couper les ponts avec ses potes, il en était incapable. Les filles changeaient toujours mais les amis restaient. Les bornes de son monde étaient des bittes d’amarrage. Il fît une pause devant ce cloaque qui menait à la berge, combien de fois l’avaient ils traversé en pataugeant dans la pisse, impossible à dire. Il revit leurs silhouettes noires et leurs gueules grimaçantes, titubant et se bousculant dans la nuit, tous ces souvenirs de nuit. C’était bon d’être à nouveau des leurs, libre, con et inutile. Mais le silence s’était fait progressivement sur les quais depuis que les chevelus s’en étaient fait expulser. Il avait été jeune, il y a quatre ou cinq ans devant la vitrine de ce marchand de spiritueux, ça lui paraissait tellement loin maintenant. Le truc c’était de ne pas vouloir remuer trop vite ce vieil écheveau, l’après-midi cèdera sa place au soir et celui-ci sera un des meilleurs, fatalement. Sa nature et sa vessie l’inclinaient à retourner au bar et il leur céda, cette fois il savait où il allait. A quelques pas se trouvait le refuge de tant de leurs aventures passées qu’il ne résista pas à s’y engouffrer et de là à appeler Jules à la rescousse. Les baffles l’accueillir de leur rage sonore et il se sentit de nouveau à la maison, ce cher vieux cloaque qui l’avait fait se sentir un habitué, comme les zombies du café précédent. Des trois petites salles voûtées en enfilade il avait toujours préféré la deuxième, celle de taille moyenne dont les tables pouvaient s’accoler ou non suivant les affinités du jour. Le jaune sale des vieilles pierres reflétait le travail laborieux des ampoules jusque sur son visage émacié. La lumière tamisée lui fît se souvenir de la jouissance qu’il y a à observer les différents types humains se croisant dans des endroits de cet acabit, les plus hallucinés se retrouvaient à coup sûr au comptoir, aspergé par les néons. Attirés comme des familles d’étranges insectes non encore répertoriés par les entomologistes, ils étaient épinglés côte à côte sans communiquer. Ils tissaient lentement une toile lâche afin de capter les nouveaux dès leurs arrivées, cherchant d’hypothétiques nouvelles alliances. Plus tard, en soirée, des couples de filles en résille s’installeraient à leurs côtés, espérant ainsi échapper aux doigts télépathiques de la concupiscence mâle. L’ensemble baignant dans le ronronnement des ragots sans cesse renouvelés que prodiguaient les jeunes cons et les mauvaises filles hantant ce bar. Joe attendait Jules en rêvassant les yeux dans son sérieux. Une grande masse cacha la lumière et révélât la silhouette compacte du manteau long de Jules, avec tout en haut l’olive lisse de son visage dont les yeux bleus souriaient à travers ses besicles embuées. Il projeta une main formidable, longue et large, pour les salutations et fît voltiger la petite chaise pour la camoufler derrière son gros cul. Joe songea que c’était bon d’être là, juste avec un pote qui ne te poserait pas de questions mais qui savait que les réponses viendrait d’elles-mêmes probablement vers le quatrième litre de bière. Ils firent revivre les guinguettes de campagne où ils dansaient n’importe comment au milieu des dernières chances de divorcées, les orchestres en chemises hawaïennes jouant invariablement des medleys français sixties, argh ! le stop, les cuites d’anthologie, les nanas et David se retenant aux réverbères à minuit sur son vélo. L’époque où ils se figuraient être des héros mineurs, en cette fin d’après midi ils se découvrirent plus cyniques, quelque part au milieu de leur nostalgie. Ces soirées où Joe le regardait s’asseoir en tailleur, complètement détruit, sur son canapé-lit avec son synthé, la langue coincée au coin de la bouche pour la concentration, pour jouer la grande symphonie du vide, la perfidie des rousses qui ne tiennent jamais leurs promesses et ce gros bouddha grimaçant qui l’avait jeté dans un fleuve d’alcool pisseux. Puis il s’effondrait sur le dos en écoutant ses voisins baiser. Les gémissements lui enfonçait dans le crâne son célibat comme un rappel constant, un hachage d’amour propre et il réclamait justice à des dieux absents. Soudain des coups de cloches retentirent lorsque le portable de Joe vibra, « t’as reçut un message » le prévient Jules, mais il ne fît pas un geste pour le lire. Pour faire diversion il lui parla de ce grand inconnu chauve qui, précédé par sa bedaine, faisait plusieurs apparitions quotidiennes dans ce troquet, expédiait son demi vite fait avant de disparaître à nouveau vers des ailleurs abscons que personne n’arrivait à s’imaginer. Et la sonnerie résonna à nouveau. Et Jules l’avertit à nouveau. Pourquoi ce chauve s’obstinait-il à revenir puisqu’il s’attirait les quolibets de toute la terrasse, pourquoi portait il un short aussi tragique ? Que faisait ce quinquagénaire d’autre que boire mais sans aucune classe, il buvait mais seulement pour se désaltérer, ce n’était pas l’endroit adéquat pourtant. C’était le genre d’histoire qui les obsédaient donc pour rien au monde ils n’auraient voulu obtenir de réponses, échangeant plutôt des spéculations hasardeuses sur son masochisme ou sur la nature de ses commanditaires. Et les cloches de nouveau, et Jules de nouveau mais Joe ne se sentait pas encore la force de consulter ces appels. Elle avait du rentrer à cette heure pour découvrir son absence, il avait souhaité un plus long répit malgré tout. Alors il éteint son téléphone sans autres explications que le monde entier était atteint de gastro. Une fille fit son apparition dans le halo tabagique de cette excavation saturée de sons et de regards. Des angelots vicieux frôlant ses collants à motifs, porteurs d’appels synthétiques sur leurs ailes atrophiées. Des doigts se raidirent sur des cigarettes et des verres, œillades chaloupantes caressant fugitivement sa silhouette s’installant. Et eux, ces hommes troncs des tablées, une bière à la main et un cul dans la tête calculaient mentalement leurs rangs au sein de la meute. Elle leur jeta rapidement un coup d’œil circulaire tout en ressentant ce sentiment d’appropriation masculine, dressant ses défenses contre cette impression de déshumanisation. Un échantillon de spécimens mâles, pas spécialement reluisant, de gueules cassées, d’obèses ou de jeunots fluets, leurs visages livides aux yeux cernés, de longues mains baguées s’agitant au bout de longs bras maigres. Et des tatouages, des christs profanés et des clefs de mobylettes dans les poches de leurs jean’s. La crème des tueurs de cours de récréation, décida t’elle en plongeant la tête dans ses cours. Et la vie reprit son cours anormal autour des cendriers surpeuplés, des bières, des verres et des mètres. Et chacun reprit le cours de la légende de ses exploits minables de petit blanc, d’empoignades gagnées ou perdues, de musique et de sexe virtuel. Julien éructant, beuglant, engloutissant des litres sous les coups de rasoirs des doigts sentencieux d’un Joe aux joues enflammées. L’alcool rétrécissait leurs yeux et agrandissait leurs verbes, arrondissait les traits anguleux de cette fille si proche, jusqu’à la rendre accessible. Le colosse soulagea sa chaise de sa masse et lui porta une attention soutenue en allant commander, une technique bien à lui consistant à submerger sa potentielle victime de julianite, une estocade de sumotori mental. Elle afficha une expression mi-craintive, mi-intriguée et retourna à ses fiches photocopiées. Puis Jules ramena son visage rayonnant tout en tirant quelque chose derrière lui. « Regarde ce que j’ai trouvé au bar ! » Jack s’extrait petit à petit de la gigantesque silhouette, le sommet de sa tête n’en dépassant pas l’épaule, un sourire timide éclairant sa barbe blonde. Ses yeux bleus dissimulés derrière les réverbérations alternées des verres carrés de ses lunettes, encadrés par les mèches folles de sa longue chevelure châtain. Ayant la trentaine petite et maigre, son système pileux ne le vieillissait guère et appelait les comportements paternalistes de chacun, n’importe qui au dessus de seize ans, ce qui l’énervait prodigieusement et ce dont il se servait aussi. Il rétrécit encore en s’asseyant à côté d’un Jules rayonnant, heureux comme un pape, enfin un des Borgias plus précisément. Des mains se serrèrent et les « quoi de neuf ? » furent échangés, rien de plus qu’une politesse d’usage au sein d’un monde immobile. Seul Joe avait, lui, une sacrée nouvelle, qu’il préférait retenir pour l’instant dans un mélange de pudibonderie et de doute. Il savait trouver un canapé ou un matelas chez Jules ou chez Jack, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, pour n’importe quelle durée. Il en avait abusé ces derniers temps, d’arrivées intempestives en serment de rupture définitif, les forçant à entendre son histoire, toujours la dernière, à chaque fois. Des bribes de sa vie encombrant leurs placards, des bribes ballottés de son appart à elle à ces abris de fortune, puis retour, avec option sur l’aller simple. Un vrai serpent de mer. Alors il attendait le dernier moment, anticipant le plaisir de l’annonce de sa libération en trémolos stéréos, mec, j’sais pas où crécher cette nuit parce que tu sais… Afin de les mettre dans les meilleures conditions possibles il proposa d’aller chercher à manger, alors ils proposèrent de recommander à boire. En repassant sa veste encore humide et la porte du troquet le monde, le seul et unique, le happa dans la douleur morne de son silence soudain. Les sons des conversations ténues, quelques éclats sur fond de moteurs, « les gens » étaient rentrés manger derrière leurs portes verrouillées. L’anormalité de ce changement lui imposa à l’esprit le ronronnement d’un chat taré tapis à l’affût dont il serait la larve échappée par miracle au vermifuge, baignant dans la tripaille tiède, humide et pourtant corrosive. Puis ses oreilles cessèrent de rechercher le mur de cris mécaniques et sa vision reprit sa place de sens dominant. La pluie avait assombrie par endroit le gris des façades qui se reflétaient dans les flaques éparses et il traversa en évitant les projections retombant mollement des roues arrières des bus. Il commanda trois kebabs à un visage fermé, au milieu d’autres visages fermés tandis que le pont rejetait sur l’autre rive son lot de silhouettes courbées. Ron-ron, lui était encore vivant, dictait la bière dans son sang. Il paya, prit sa commande et remercia à contre cœur ce masque d’hostilité. La ville était belle, ainsi endormie, ses lumières bouffées par la nuit tombante. Belle dans son sommeil latent de bête. Il refit en sens inverse cette centaine de mètres qui le rejetterait des réverbères muets à un univers de fraternité et de frénésie. En s’asseyant il salua Candy, nouvellement arrivée à leur table. Elle était grande et blonde et pâle, son mignon visage éclatait de tâches de rousseur comme si sa féminité irradiait de ses abîmes personnels. Lorsqu’il l’avait rencontrée par l’entremise d’un ancien collègue il avait aimé la tristesse de ses yeux, beaucoup plus cette tristesse que son physique avenant. Il lui avait proposé une promenade romantique sur les quais et ça s’était finit avec un cubi de rosé accompagnés de sandwiches au jambon en fin d’après midi. Puis il l’avait regardée partir en titubant dans la grande rue, dégoûté de découvrir en elle ce qu’il y avait en lui, horrifié par ce dégoût même. Il ne l’avait même pas embrassée, il n’avait même pas essayé. Et d’autres filles et d’autres lieux l’avaient effacée. CHAPITRE DEUX Globe…Un globe blanc, spongieux, à la surface duquel un liquide noirâtre coulait, veine après veine, et la vie afflue… Du feu, du feu se concentre sur le point focal de cette pupille. Puis l’iris se gonfle jusqu’à devenir bouclier : VLAM ! MENACE. Au bout de son bras aux muscles atrophiés, sa main brandit lentement un bâton. Il nous épiait, le malingre, dans l’attitude immémoriale de l’homo sapiens défendant son turf. Son petit corps se tendant derrière un foyer improvisé, l’éclairant par intermittence. Dressé dans ses bottes en plastique en une attitude de défi, ma foi, pleine de dignité et de folie. La folie dans ses yeux, sa chair morte et son cerveau à la dérive. Il veillait sur son désert des tartares, son banc et son foyer – son royaume. Sus aux barbares, l’envahisseur sera bastonné sans retenue et sans procès préalable. Ce clodo, ce corps de gamin surplombé de la figure la plus délabrée qu’ils aient jamais vu, avait tout simplement annexé le parc de Rivotte – Zone Autogérée par un Autocrate. Il avait déjà subit tellement d’expropriations qu’il en avait retourné la logique perverse, je vous laisse le privé alors je colonise le domaine publique. Ce caddie est ma limousine, ce banc et ce foyer mon agora mais surtout la limite du trottoir est une frontière. Ils l’évitèrent précautionneusement sans échanger de commentaires sur le goût d’incommunicabilité que laisse la plus noire misère teintée de folie. Sa solitude les ramenait à la leur et mieux valait ne pas trop penser à la fréquence de leurs plénitudes mégalomaniaques, lorsque eux aussi régnaient sur leurs propres royaumes de papous. Jules essuya ses lorgnons crasseux sur le col de sa veste, plissa les yeux pour voir qu’il n’y voyait vraiment que dalle et partit à l’amble sur quelques mètres tout en essayant de faire le point sur l’enfilade de lointains réverbères. Ses lunettes réajustées, il s’abandonna à la désolation de cette succession de place de parkings détrempés. Pas âme qui vive, plus personne le soir, ne restaient que des tonnes de métal plus ou moins froissées, plus ou moins hurlantes piégées autour de ce rond-point qui n’en finissait pas de tourner. Derrière sa grande silhouette, Jack pressa le pas pour le rejoindre, l’arrêta dans un grand cri et sortit une canette du pack de son sac à dos, l’ouvrit, balança la capsule et but avidement. C’est l’odeur du gibier, c’est l’appel de la meute qui le fait se mouvoir si vite. Ils sacrifiaient à leur rituel orgiaque en laissant les flots ambrés de vie submerger lentement leurs interminables carcasses, et lorsque ces flots conflueront la plénitude laissera place à une sacrée déflagration – ou à un plongeon en tête-à-tête avec la table. Il n’y avait qu’une seule façon de le savoir. Extérieurement ils formaient un étrange trio, qu’est-ce que pouvaient bien faire ensemble un grand maigre triste, un gros costaud en manteau noir flanqués d’un petit chevelu en perfecto à cette heure dans le no man’s land ? Ca faisait klaxonner les pare-brises opaques de la nuit, ça faisait marrer les mongoloïdes motorisés sur le départ. Ils se défendirent en levant leurs canettes, un mur de l’Atlantique de mousse pétillante. La seule protection que la nature leur avait laissée, le mépris et l’oubli compactés dans une bouteille. Tout l’univers invité dans un foie bien entamé par un principe de vase communicant et tout le monde danse nu autour pour l’exorciser, le domestiquer. Pour que ça fonctionne réellement il faut remplir le vase à ras bord et ça communique, ça communique, ça communique de foutues visions. Arrivés au bas du minuscule immeuble fatigué de chez Candy ils firent cercle en s’inspectant mutuellement, relevant çà et là un col, essayant de secouer leur cuite. Lorsqu’ils eurent finit leurs bières et décidés qu’ils ne pourraient faire mieux de toute façon, ils montèrent l’escalier en se prodiguant des conseils de bonne tenue. Une fois qu’ils eurent sonnés, ils rectifièrent encore une fois la position en s’échangeant des regards lourds de sens. Et la porte s’ouvrit sur leur mise candide, bonhomme, d’hommes du monde en goguette. Candy s’interrogea fugitivement sur l’identité de ces trois maffieux de série Z puis les reconnus et les fit entrer. « Je ne vous attendais pas aussi tôt… -Ah ouais ? Répondirent-ils la bouche en cœur. -Ben non… » Et ils vécurent cet instant de flottement où ils se trouvaient tous autant qu’ils étaient bien couillons, alors ils se sourirent niaisement comme pour s’excuser et firent semblant de détailler la décoration. Evidemment qu’ils s’en tamponnaient des meubles en aggloméré et de la teinte du plancher mais ils lui dirent à quel point c’était formidable, quand même. Comme toutes les maîtresses de maison, elle disparut quelques instants pour bien leur signifier qu’ils étaient arrivés un peu trop tôt malgré leur demi-heure de retard. Jack et Jules se partagèrent le canapé tandis que Joe s’affala près de la chaîne stéréo, pensant ainsi s’arroger un droit de regard sur la sélection musicale. Le colosse sortit sur la table basse les chips et les bouteilles achetées précédemment chez le yougoslave des quais, sourit au pack et à ses potes, puis aux douces promesses de la soirée. Il se leva pour baisser l’intensité de la lampe halogène et en profita pour jeter un coup d’œil à sa bibliothèque branlante, espérant qu’elle le surprendrait sur ces entrefaites. Bien que Joe le niait pour lui même, il savait qu’ils étaient tous sur les starting-blocks pour choper la blonde avant les autres et que tous les coups seraient permis. Ce serait peut-être le meilleur moyen de tenir à distance cette petite actrice kabuki condamnée au mutisme de son téléphone éteint. Il avait l’avantage de l’avoir rencontrée le premier, sans être sûr qu’il s’agissait vraiment d’un avantage. Jack, les cheveux dans les yeux, bondissait sur le rythme d’une guitare manouche puis bondit jeter un commentaire à Candy comme elle faisait son apparition. Elle l’écouta poliment puis désigna le canapé d’un geste de son poignet fin s’échappant de la manche de son chemisier négligemment ouverte. Les tâches de rousseur de la naissance de ses petits seins cherchaient la lumière par l’échancrure de son col boutonné bas. Elle fit craquer trois allumettes avant d’arriver à allumer le photophore orangé posé sur sa commode, fatiguée de la masse du silence soudain qui indiquait qu’ils cherchaient à deviner ses fesses sous le pan de son chemisier. Fatiguée de l’exhibition de son postérieur que, cambrée, elle leur offrait sciemment. Elle souffla la bougie et s’assit entre Jules et Jack sur le canapé, sentant leurs haleines compactes par bouffée quand ils cherchaient son assentiment, sans parvenir à voir autre chose que les canettes en ordre serré sur la table. Candy accepta celle proposée par une main anonyme et ce faisant elle savait qu’elle oublierait qu’elle n’avait plus envie de les voir, qu’une voix en elle serait remplacée par une autre plus animale. Elle se détendit alors sous trois sourires furtifs et carnassiers. Jack hurla lorsqu’il se rendit compte que Jules tapait déjà tout seul dans la vodka dissimulée derrière son dos, lui prit la bouteille en jetant un regard méprisant et éclusa. La maîtresse de maison alla chercher quatre verres à motifs enfantins et ils noyèrent chacun leurs divers aspects du petit ours brun sous quarante degrés de pomme de terre slavifiée. Le feu embrasa leurs pommettes, humidifia leurs cornées et incendia une bonne centaine de taches de rousseur dans une toux formidable. Joe se leva et fit tourner son bassin au bout de ses longues jambes en chantonnant sur Django qui passait en boucle, des larmes débordant de son verre pour mourir sur le plancher. La masse de Jules pesant sur Candy, tentait de lui imprimer sa chaleur par l’intermédiaire de la peau nue de son bras tandis que Jack suffoquait, recroquevillé à l’autre bout du canapé, serrant sa vodka hors de portée de sa bouche. Il parvint enfin à s’extraire de cette pression en maugréant, se rattrapant sur la bouteille. Il partit ouvrir la fenêtre tout en ignorant les protestations et médita sur fond de spirales de fumée happées, hachées, par l’air frais du dehors. Jules avait lancé l’enfance comme sujet de conversation, un bon sujet ça, l’enfance. Il pouvait la laisser s’épancher pendant des heures, ne répondant que par borborygmes vaguement affirmatifs, arqué au maximum au-dessus de son décolleté. Joe s’imprégna un instant de la lumière tamisée qui baignait ses traits et mettait en valeur ses yeux, il but un coup en l’écoutant raconter ses histoires qui finissaient toujours mal, elles ressemblaient tellement aux siennes. Qui pourra jamais comprendre le mélange de sainteté perverse des filles de nuit et de troquet, leur code moral élastique et la nécessité qu’elles ont de préserver les pans d’apparente innocence qu’elles chérissent ? Scarlett O’Hara, les yeux rougis, pleure sur son maquillage torpillé après avoir épongé la moitié de l’armée confédérée. Il garda en main son joker et trinqua successivement à leur santé à tous, présents ou non, et merde, ça tanguait dans tous les sens. D’un regard extérieur, il savait qu’ils devaient tous être de plus en plus laids et étranges mais ils la trouvait de plus en plus gironde, Candy. La gnôle avait réarrangé bizarrement ses mèches, au milieu ses paupières tombaient sur ses prunelles agrandies et elle bégayait absurdement sur un âne. Animal qu’elle nourrissait secrètement de ses quatre heures, ne le trouvant pas au mieux de sa forme du haut de ses sept ans. Et elle ne pouvait s’extraire de la terre grasse de ce pré, veillant à travers les âges sur cet âne cacochyme, murée dans l’urgence de ses devoirs d’enfant. Jules, plein d’élan, porta un toast au pauvre animal, cet équidé, leur presque frère, comme s’il était avec eux. Aaah ! Il l’aurait soigné, le frangin, l’aurait fait bouffer jusqu’à lui faire éclater la panse, juré. Des yeux au plus profond du gosier, l’incendie les ravageait sec. Ca s’interpelle à tue-tête autour de la table, dehors, y’à plus de dehors et leurs dedans, ils se les montraient entre quatre murs dans la célébration de la fraternité factice que l’alcool fait naître. La bouteille se vidait et Candy aussi, penchée sur l’accoudoir elle pleurait doucement, sans douleur et sans cris. Jack disparaît à mi-distance de sa masse de cheveux et de sa barbe en cherchant une bière valide dans le carton tandis que Jules regarde le mur d’un air surpris et ravis, extatique. Tabac, fumée, alcool - un verre qui casse, éclate. Tabac, fumée, alcool- au croisement du génie ou de l’odieux autour d’une table basse Ikéa. Odeur d’aisselle parfumée flottant aux narines rassemblées en éventail autour d’elle, odeur animale d’aines masculines transpirant de désir contracté. Le sang arraché aux mains de Jack par son verre ébréché extirpe encore une once de pâleur à sa pâleur. Il serre sa plaie dans de multiples mouchoirs en papier écarlate et Joe s’y reprend à deux fois maintenant pour rouler ses clopes correctement. Candy renifle comme un hussard et titube jusqu’aux toilettes, ses mains brandies la protégeant mal du choc des chambranles. Jules se retourne en faisant un clin d’œil, du sexe dans chaque cellule de son cerveau chaviré par la juxtaposition de fesses gainées de noir et de la répétition infinie de la guitare tzigane. Jack s’interroge, va t’il boire sa bière par terre ou a t’il encore la force de se relever, en attendant, il lance des encouragements érotico-cradingues à son arrière train rétif. Le tonnerre de la chasse d’eau retentit enfin et régurgite Candy, le vert de ses yeux mangeant l’ovale de son visage humide. Les bras croisés sous ses seins, elle observe immobile, une réalité qu’elle seule perçoit. Mais un rugissement de triomphe ébranle les murs, Jack a enfin pu se lever pour se rasseoir sur le canapé, il en rigole de plaisir puis s’arrête subitement et regarde ses pieds. Il s’absorbe dans ses pensées et Joe absorbe sa vodka, Jules une canette. Candy s’approche de la chaîne et coupe la musique, tranche un instant la crête de leur ébriété. Alors tous se taisent lorsqu’elle se retourne et saisit le premier corps qu’elle accroche, se berce au creux de cette grande poitrine. Elle sent à peine deux bras l’étreindre, la litanie de mots débordants d’une voix grave. Elle est heureuse d’avoir arrêté le mouvement du monde, il n’y à plus qu’elle qui tangue et cette chaleur sur sa joue. Elle est cette vague en suspension, se crashant sur cette barre au dessus de ce qui fut sa tête puis épousant à nouveau cette courbe ascendante. Elle existe en différents points de cette ligne, plus chaudement, plus sereinement. La signification même du temps est abolie, le long de cette ligne devenue ronde des espaces recherchaient des réponses, glissaient à leur périphérie, s’imbriquaient. Soudain elle se sentit partir sur sa gauche et sa quiétude fut ébranlée lorsqu’elle changea de dimension, les muscles raidis, son cerveau se reconnectant fugitivement. Puis la sensation de ses bras allongés se retira progressivement depuis l’extrémité de ses doigts jusqu’à cette bulle qui enflait à mesure. Sur la toile de ce qui était redevenu ses paupières, d’immenses taches noires pulsaient au rythme de son vagin dilaté. Elle s’entendit marmonner, ahaner et bouger doucement sous ce grand corps. Un éclair partit du fond de la paroi de son utérus pour percuter ses entrailles, tétaniser tout son être et révulser son estomac. Une flaque mousseuse et puante sépara instantanément les deux amants. Joe, hébété, la regardait se redresser et se replier en deux. Puis il partit se nettoyer sommairement à la salle de bain et lui ramena une serviette dont il se servit pour éponger son corps grelottant. Il l’emmena sous la douche en l’entourant de paroles apaisantes, la lava longuement tout en essayant d’éviter ses cheveux. Séchée, elle s’épancha encore une fois dans la cuvette des toilettes. Il la releva pour l’asseoir dans le canapé tandis qu’il changeait les draps souillés. Lorsqu’il eut finit, elle fumait une blonde en peignoir de bain, les genoux ramenés sous son menton. Il s’ouvrit une bière en la regardant de coin, et le silence de Candy pouvait déboucher sur une conclusion monstrueuse, une condamnation, ce mot qu’il ne voulait même pas prononcer. Il se défendit alors préventivement en lui faisant bien comprendre qu’elle s’était jetée sur lui, qu’ils s’étaient serrés et embrassés pendant deux bonnes heures avant d’aller au lit et que pas un instant elle n’avait protesté d’une manière ou d’une autre. Qu’il avait deux témoins, bien qu’ils partirent pour leur laisser un peu d’intimité. Sa canette terminée dans le mutisme, il enfila sa veste, lui fit la bise et sur sa promesse qu’elle allait mieux il partit en emportant un sourire timide. La bruine reflétait la rage électrique des ampoules des phares qui disparaissaient dans le tunnel de la citadelle pendant qu’il se dirigeait vers le centre-ville. Quelque part, près des bancs du parc Rivotte, les braises d’un feu de camp mourrant le poursuivirent jusqu’à la place Jean Cornet où il s’arrêta pour rallumer son portable. Marquant la cadence de sa marche, les sonneries des messages retentissaient sans sembler avoir envie de s’arrêter. Il ouvrit d’une bourrade la porte du couloir de chez Jules et, enfin à l’abri de la pluie, il effaça la totalité des messages sans les consulter. Il frappa à la porte d’entrée, attendit quelques instants et l’ouvrit le plus doucement qu’il put. Il rejoignit à tâtons le canapé tout en se déshabillant et il entendit la voix goguenarde de Jules lui demander s’il l’avait baisée. Il répondit que oui puis entendit Jules se retourner dans le lit de sa minuscule mezzanine en maugréant de plaisir et d’envie. « Ah ! Le salaud ! Ah ! Le salaud ! ». CHAPITRE TROIS – Benway cause : Rue des Aubépines, les murs étaient d’un blanc cassé douteux. Par mimétisme, nos visages leur ressemblaient. En arrivant sous le porche on était tous bruns, blonds ou noirs, petits ou gros, bref on portait sous nos bras un dossier et nos personnalités propres. Même s’il n’y avait pas de préposé aux vestiaires chacun avait laissé la plus grande part de son individualité à l’entrée. Leurs regards enchâssés dans le vide témoignaient de leur différence à tous. Ils n’étaient là que par accident, peut être que le reste du monde avait raison, peut être que les autres, tout autour, n’étaient que des branleurs. Pas eux. Les plus vieux, les moins jeunes ou les tout jeunes, ils voyaient soudain un gars ou une jeunette embourgeoisée pousser d’autorité la porte en bourrasque. Ceux qui les regardaient, engoncés dans leurs vestes en nylon, baissaient encore plus les yeux. Ca les renfonçait loin dans leurs chaises en plastique. Leur reste d’assurance, ils l’avaient laissé dans un deux pièces lointain. Si on s’était croisé au Lidll ça aurait été différent, certains bourgeois mieux lotis venaient aussi y faire leurs courses. Flairant la bonne affaire ils venaient économiser. Eux, ils badinaient en figurants forcément. Et la marmaille gueulait devant les étalages de bonbons ou de biscuits secs tandis que la mère poussait un chariot aux roues branlantes. Là, t’aurais aimé que ta gamine elle te serre la main, qu’elle joue avec d’autres enfants entre les tables, qu’on puisse enfin se parler. Se dire que les chiards, c’est fou ce que ça pousse, prouver en exhibant quatre vingt centimètres de vie qu’on a réussit quelque chose. Mais il n’y avait pas d’enfant, de rire ou de communication. Certains consultaient les classeurs d’offre d’emploi des boîtes d’intérim tout en en sachant la futilité du geste. On était inscrit à toutes les boîtes du coin, nos téléphones restaient muets et nous aussi. La meuf à la quarantaine autoritaire qui annonçait sa liste de nom, elle nous avait pas appréciés Jules et moi. On s’était pas couchés, on avait tripoté les touches de l’ordi et on s’était marré devant le grotesque de certaines offres de formation. Sculpteur, dessinateur de bédés. Pourquoi pas star de ciné ou top model. On s’était marré mais pas les autres – ils avaient peur, on les comprenait. Ils savaient toute la méchanceté insensible de ces fonctionnaires qui outrepassaient régulièrement leurs droits, te menaçant de te couper tes allocs si tu haussais trop la voix. On savait que leurs abus restaient impunis et on savait jusqu’où on pouvait aller. Le jeune teigneux de toute à l’heure avec sa chemise bien nickel, il ressortait de son entretien avec beaucoup moins d’assurance dans son sourire. Rendez-vous dans trois semaines, n’oublie pas ta petite mallette en skaï. Dans trois ans, il reviendra. Sans sa cravate. Sans sa serviette. Sans assurance. La vieille, elle appela Jules qui entendit à la troisième annonce. On avait trouvé en consultant les fiches : photographe. Ca le bottait, photographe. Tu shootes des gamins, des fêtes de famille, des mariages. C’est un peu comme si tu t’y immisçais, une vague présence invisible quelque part dans le cadre. On se rappellera de toi au milieu de bons souvenirs, dans de futures soirées confortables et nostalgiques. Moi, je suis sortis m’en rouler une et juste à être là, statique, la grosse qui arrivait m’a jeté un regard de soumission. Elle s’entraînait. Un bus est passé sans me voir sous la pancarte ANPE et a poussé son gros cul pour rejoindre la rue de Belfort. En bas, la vie se projetait en tout sens en rebondissant dans les vitrines des magasins sans rien savoir de nous. On nous avait planqué au sommet d’une ruelle pour cacher la honte qu’ils voulaient qu’on ressente. Il savait que quelque part il existait un ministre de la solidarité et du j’sais pas quoi. Il l’imagina en train de fourrager les poils de son gros bide et souhaita ne jamais le rencontrer. Droite, gauche ou toutes ces conneries, il savait qu’ils ne pointeraient jamais leurs mocassins ici, même sous la menace d’une caméra. Leaders économiques ou politiques, ils relevaient bien plus de la psychiatrie que de la marche réelle d’un pays. Toute une couche de la société composée de mini führers mégalomaniaques… Il était conscient qu’il faisait de la philosophie de comptoir – il savait, pour avoir écouté quelquefois les discours des présidents successifs, qu’ils ne faisaient pas mieux. Eux, ils n’avaient pas d’excuses, ils avaient fait de grandes écoles. Lui, il n’avait pas besoin de fétiche pour le faire à sa place. Il se mentait assez à lui-même. La vie rendait les gens méchants, méchants parce qu’ils avaient peur. La vie l’avait rendu absent mais ça l’empêchait pas d’avoir peur. Il se soignait dans la compagnie de ses potes pochetrons, qui redoutaient l’emprise que l’alcool gagnait chaque jour sur eux. Mais ils continuaient à jouer, c’était des mecs, des vrais. Quelquefois, lorsqu’ils braillaient leurs certitudes à l’aube, un bout de route leur appartenait – et ils savaient qu’ils avaient gagné un truc essentiel. Ils n’étaient plus ni myopes, ni laids, ni pauvres ou à moitié à la masse. Comme on change le plomb en or ils avaient opéré transitoirement un changement de valeur, c’était eux les gens biens et les passants les jaugeaient, évaluait leur folie et passaient leur chemin. Les costards c’est tous des perdants quand le commando prolo prend la rue, des packs de vingt-quatre comme barricade. Ca le rassurait, ces conneries fugaces le rassuraient. Son mégot grésilla quand il le jeta et il rouvrit la porte. Dedans c’était comme avant, des tables, des chaises avec des gens dessus. Avec lui dans un coin. Au bout d’un moment Jules se ramena et on l’appela avant qu’ils aient pu discuter un peu. La vioque lui dit d’aller voir untel mais personne ne lui avait dit où c’était. Il navigua au pifomètre et s’assit devant un quadragénaire quelconque. Le mec lui posa les questions d’usage en tapant mollement son clavier. Il lui demanda quels étaient ses projets et il répondit qu’il voulait repasser son bac. Avec un sursaut mesuré le fonctionnaire le jaugea, réfléchit et lui dit que c’était pas à eux de s’occuper de ça. Alors son esprit dériva, il se demandait pourquoi ce connard, qui avait une partie de sa vie entre ses mains, lui posait une question s’il se tamponnait de la réponse. « Bon, faut chercher du travail, hein ? » Ca le sortit de sa torpeur, il répondit ouais, c’est pour ça que je suis là. Et il se leva. Comme tous les autres il l’avait eu profond. Il aurait du lui répondre que du boulot y’en avait pas, qu’il n’avait pas de moyen de transport ou de moyens tout court pour en avoir un et que s’il était là c’était pour qu’on lui donne du boulot, non ? Rien n’avait bougé lorsqu’il ressortit du bureau mais il comprenait mieux leur passivité. Un survête en synthétique contre la suffisance d’un connard plein de morgue, c’est perdu d’avance quand tu es du mauvais côté du bureau. Il fantasma sur ce qu’il lui ferait subir s’il le croisait au coin d’une rue un samedi soir, avec ses potes et un trois quarts. Jules l’attendait et c’était bien comme ça, il le prit par le bras et l’entraîna au dehors. Jules, il avait eu son entretien avec une fille qu’il avait trouvée si jolie qu’il avait à moitié défoncé le bureau lorsqu’il avait croisé les jambes pour masquer son érection. Lui, il avait eu un quadragénaire poilu, la vie c’était comme ça. Elle l’avait interrogé, il avait bafouillé, n’importe, ça l’avait déstabilisée et elle était aussi paumée que lui quand ils eurent terminé. L’effet que Jules faisait aux gens sans le faire exprès. Ils se laissèrent emporter par la pente en se roulant des clopes. Quand ils s’arrêtèrent brièvement pour se passer le briquet, Jules tendit ses mains qui tremblaient violemment devant lui et dit : «  T’as vu ça, comment tu veux que je puisse prendre une photo avec la tension que j’me traîne ? ». Il y avait bien d’autres ennuis que des problèmes de tension, ils préférèrent ne pas le relever et en rirent. Part. deux Joe fût éveillé par le silence, c’était bien ça, tout simplement cette chape de silence l’avait tiré de son sommeil. Chez Julien, le silence était synonyme de mort, de planque ou de son absence et surtout, il était une denrée rare. Il ne put même pas s’étirer sous les soixante-dix centimètres de plafond qui enserrait le matelas deux places de la mezzanine. Sa tête, mon dieu, sa tête ressemblait à son estomac ballonné, à ses intestins bouleversés, vrillés par les gaz. A tâtons, il chercha l’interrupteur situé derrière lui, puis il abandonna devant le contact rugueux de la peau de ses doigts au contact du crépit. Il se tourna lentement sur le côté, le plus lentement qu’il put mais le bloc de ses viscères tombèrent d’un coup sur sa hanche, en un floc spongieux. Il fit exactement ce qu’il ne fallait pas, se contracter préventivement pour empêcher le flot de bile de remonter jusqu’à sa glotte. Tordu dans l’effort que sa volonté développait pour contrer l’action de ces quelques centilitres d’acide pur. Les spasmes laissèrent place à de grandes inspirations saccadées et lorsqu’il put à nouveau déglutir, il sut qu’il avait gagné. Il se traîna jusqu’aux premières marches de l’escalier pour enfiler son jean’s et là, il se rappela que Jules avait rendez vous à l’ANPE, quelque chose dans ce goût là. Son cerveau, cette succession de circonvolutions glaireuses, fonctionnait encore, malgré l’échauffement qu’il réclamait. La lumière douce filtrée par la vitre de la porte fenêtre lui parut encore hostile, bien que supportable. Il parvint à asseoir sur le canapé ces tonnes de tripes, osselets et malaises annexes sans trop les brusquer. Deux jours et deux nuits qu’il était là, et putain, il n’avait pas décuité. Il alluma une roulée de ses doigts tremblants, encaissa la flamme cruelle qui lui avait perforée le crâne, la nicotine stimulerait son quoi, son métabolisme, ouais ça devait être ça. Ses pieds nus épousaient avidement le carrelage gelé et collant, il souhaita que le Jules tarde à rentrer. Bien sûr, il était chez lui mais ils avaient trouvés un arrangement financier qui consistait à ce que Joe paie la quasi-totalité des frais, loyer compris, tant que Jules n’aurait pas de travail. C’était un arrangement comme un autre, il aurait certainement payé plus cher en foyer sans avoir le plaisir de la compagnie nombreuse et remuante qui gravitait autour d’ici, rue des Granges. Il s’étonna de son acceptation si soudaine des changements récents dans sa vie, cette vie antérieure qui prenait de plus en plus l’apparence d’un vieux film expressionniste. Sauf que la grisaille passait à la couleur à chaque coup de téléphone, au moindre message. Sauf bien sûr, lorsqu’il était totalement plein. Et Jules était un vrai magicien pour attirer l’alcool, des mois de misère et de dépendance lui avait fait pousser des antennes. Aucune de ses connaissances ne pouvaient ouvrir une bouteille dans aucuns des coins les plus abscons de cette ville sans qu’il reçoive un coup de téléphone fatidique. Et il valait mieux céder car il ne lâchait jamais l’affaire, n’hésitant ni devant la flatterie, ni devant les insultes qui pouvaient dégénérer en menaces si nécessaire. C’était sa contribution aux sciences obscures, un art parallèle qui n’appartenait qu’à lui et dont tous ses potes profitaient. D’ailleurs, comme il dépensait à chaque fois le fric qu’il avait en quelques jours de fêtes gargantuesques, tout le monde s’y retrouvait un jour ou l’autre. Joe décida qu’il était assez « moins mal » pour se lever jusqu’à l’évier où l’imbroglio de vaisselle sale lui fit regretter son geste. Du bout des doigts il sélectionna une tasse qui surnageait dans cette boue et la lava, il profita de l’eau chaude pour noyer les grains de ce café soluble premier prix. La fenêtre et la porte enfin ouverte laissèrent passer un entrefilet d’air qui s’avança doucement parmi les remugles de la nuit précédente. La rue de Belfort, ça semble joli seulement quand tu es bloqué à l’ANPE, une fois dedans c’est un grand vide transitoire qui s’étire paresseusement. Le peuple, il laisse les bâts flancs aux piétons et ne le parcoure que motorisé. Ils luttèrent chair contre acier pour traverser et Jules, ce maniaque, courut une fois de plus vérifier l’état de son compte en banque. Ses yeux gourmands couvraient le distributeur tandis qu’il le stimulait par de douces injures. Peine perdue, son compte était à zéro et lui aussi. Il empocha sa carte et dit merde alors, j’ai la dalle et j’ai soif. Ils étaient surtout creusés par ces humiliations, on leur avait comme excavé ces tonnes de trucs qui font de toi un homme. La manchette grasse des journaux titrait sur l’explosion du coût du RMI dans le département. Par leur seule allure ils semblaient l’annoncer aux passants, tels deux hommes sandwiches rescapés de la crise de vingt-neuf. Ils avaient endossé des dizaines de personnalité différentes depuis dix ans, certaines même respectables ; en tant qu’intermittents. Puis ils avaient à nouveau rejoint leur tribu. Salopes. Envieux. Merdeux. Pas curieux. Rescapés du suicide. Urgence psychiatrique. Hépatiques. Alcooliques héroïques. Monde de la nuit. Ramenant les journées dans leurs nuits. Ramenant des filles dans leur nuit. Remplissant les filles de leur pluie. Brisées, brisées. Pour les rêves d’une jeunesse d’alors, vieillards maintenant. Cinquante ans après. Qu’est ce que tu veux faire plus tard, mon enfant ? J’veux pas être dentiste, docteur ou fraiseur. J’veux être rocker, m’sieur. J’suis trop vaste pour ces ambitions médiocres. J’suis Elvis, j’suis Fonzy, Chuck Berry, Chu Berry, Watty, Carl Perkins, Jerry Lee lewis. J’serai un vagabond, ton futur gendre, planque ta fille, mon oncle. J’serai un vrai, planque ta merco, j’collectionne les insignes à trois branches, tonton. J’serai tout ce que tu as voulut être. Sauvage, volage, vorace. Bouffant. Bouffant le bitume à pleines dents. J’irai tout au fond, barreau de chaise. Alcoolo et sous prolo. Le monde entier danse. Je me perdrai et je me relèverai. Je m’en irai et je reviendrai. J’me battrai, j’me défoncerai à tout ce que des milliers d’année d’humanité a inventé pour t’échapper. Je me damnerais pour une fille, une danse ou une croisade. Je serai le public secret du chef d’œuvre baroque dont je construirai ma vie. Je deviendrai tout ce qu’un enfant ne peut pas expliquer à un dîner de famille, déjà étranger. Des éclairages au néon s’étendant sur ses draps d’enfant. Il tournera mal ce gamin. Ouais. Sans boulot, sans thunes, sans avenir, ils se sentaient fiers d’être des perdants. Parce qu’ils s’étaient auto excommuniés dès la prime adolescence pour un riff de guitare ou une moue de James Dean. Parce que la vie qu’on leur proposait n’était qu’une bande annonce créée par le plus bidon des publicitaires. Et leur monde de petits blancs se bringuebalait entre les façades au régime de leur ville. Et elles rétrécissaient au fur et à mesure. Bientôt ils n’auraient plus une chance d’en échapper, bien qu’il leur manquait l’imagination nécessaire pour le tenter. Alors ils traînaient sans but dans ces mêmes rues pour croiser les mêmes gens dans les mêmes endroits. Un retraité obèse saluait un retraité à casquette et à berger allemand sous le regard absent des lycéennes à kickers. Les trottoirs étaient sales et gris, ça leur convenait à merveille. Les figurants passaient, n’outrepassant pas leur rôle, leurs clébards chiaient partout le long des rues à sens unique sous le regard compatissant de leurs maîtres. Puis les façades s’écartèrent pour laisser l’espace nécessaire à cette vieille flaque sombre de charrier ses flots cadavériques sous le pont de la république. C’est bleu, c’est métallique et c’est sombre comme le plus vieil arbre du parc Micaud abattu par la grande tempête, pourrissant, nourrissant à contre cœur la terre. Pourtant des bandes de gamins hurlant jouaient à chat, à des milliers de kilomètres des allées des aires de jeux. En grandissant ils liraient d’angoissants romans dans le regard baissé de leurs mères divorcées et l’éclat de leurs prunelles s’en ressentirait. Quelque chose en eux leur sera volé et ira grossir les flots obscurs et lents du Doubs. Peut être que les vieux affalés sur les bancs, certains d’entre eux, auraient voulu les avertir. N’approche pas du fleuve, gamin, il a emmené ma neuvième année. Juste sous le regard des jolies dames en blanc mon cerceau a sombré et le reste a suivit. Je voulais le rattraper, je me suis précipité mais les grands hommes moustachus ont lentement regardé ailleurs. J’ai voulu crier mais le sol s’est projeté violemment à ma figure. Alors maintenant si je sais, mon petit, maintenant que je sais, jamais je ne plongerais pour le rattraper. Personne ne sait où ces choses disparaissent. Personne ne sait où les réclamer. Alors ils évitaient le reflet captivant des eaux car ils avaient été plus floués que d’autres. Au loin les bâtiments modernes de la City défiguraient l’enfilade des quais, le long desquels les ponts se répétaient. Des silhouettes affairées se pressaient en tout sens, semblant poursuivre un but évident dont ils se sentaient exclus. Ce sentiment leur rappela le vide concret de la rue des Aubépines, l’appréhension de l’étrangeté de leur destin croissait. Il fallait parler, parler, maintenant pour se libérer du poids du jugement, s’oublier dans un torrent de parole. Petit à petit, leur pas s’allongeait et leurs torses se redressaient, au rythme de la conversation. « -Joe s’est installé chez moi avant-hier, il a encore largué sa copine. Mais cette fois ça semble définitif, bien qu’avec lui… -Ouais, ben ce sera pas une grosse perte. Quelle idée aussi d’aller s’enterrer dans un pur bled avec une telle tarée. -Sûr. L’autre soir, il s’est tapé Candy, tu sais, la blondasse avec ses taches plein la gueule. -Nan, j’vois pas trop qui c’est. Attends, c’est pas celle avec ses piercings, là ? Qui traîne au Twenty-one ? -Non, elle, c’est Christelle et putain qu’elle est conne. Quand tu vois la gueule de son mec, t’as tout de suite compris. L’aut’ petit con de faculteux qui s’la pète, là… -Mickaël ? -Non, pas lui, l’aut’con… -Vincent ? -Mais non, pas Vincent ! T’es con ou quoi, t’as bu avec lui l’aut’ jour toute la soirée, à la table de Sarah. -Ah ! Tu veux dire Ji Pé ! -Bon, laisse tomber. » Le colosse jeta un bref regard inquiet à son pote Benway, et dire qu’il voulait repasser son bac. Putain, on n’était pas sortit. Jules s’était coltiné Benway jusqu’à chez lui, et n’avait pu s’empêcher de le faire rentrer et merde de toute façon… il fallait toujours qu’il se coltine n’importe lequel des milliers de tarés profonds de cette ville maudite jusqu’à chez lui. Ses potes le chambraient au milieu de hochements de tête las, mais, juré, il ne le faisait pas exprès. C’était… comme un sort, une malédiction. En plus, Benway, c’était loin d’être le pire parmi la légion des cas pathologiques, d’ailleurs il avait payé le pack de bière et c’était lui qui l’avait porté, avec sa banane d’allumé à moitié de travers et son éternelle chemise à carreaux. Rouge, évidemment. Et le pire, songea Jules, c’est que ça plaisait aux filles, ce look de ringue des années, quoi ? Soixante ? Cinquante ? Ouais, c’est çà, c’était précisément ce qui l’énervait chez ce gars, il avait qu’à se balader en faisant sa moue de faux dur, les yeux étirés et sa clope au coin de la bouche et youpie, bingo ! Il lui jeta un coup d’œil assassin et lui dit : « Passe-moi une bière, enculé ! », Benway lui répondit un truc sur sa sœur, ses habitudes sexuelles déplorables et la gent canine en général, tout en lui tendant une canette. Il retourna au frigo ranger le reste après s’en être ouverte une et en avoir tendue une autre au Joe, enfin ce grand truc livide avec deux bulbes violacés là où auraient dus se trouver ses yeux. Celui-ci savait que la meilleure manière de se débarrasser d’une gueule de bois était de se remettre un coup de la même eau que la veille. Il regarda Jules boire et il regarda Benway boire. Et il but également. A présent la chaîne éructait des déflagrations death à fond, à fond, au point que le souffle faisait bouger le coin inférieur d’un poster à chaque pique de basse. La première gorgée atteint son estomac et stagna comme un marigot en en délimitant les parois. Jamais il ne s’était sentit aussi proche de ce sac musculeux qui lui sembla gigantesque sur le moment, puis la sensation se fît moins présente lorsqu’un point de son cerveau réclama la seconde goulée de liquide. Des vaguelettes de conversation le traversait sans lui laisser grand effet, oui, il avait certainement ronflé, comme souvent quand il se mettait dans des états lamentables. Oui, les mecs de l’ANPE étaient de sombres dégénérés, et çà, s’il ne devait lui rester qu’une certitude à sa dernière heure, ce serait sans doute celle là. Puis une allusion se détacha du brouhaha et il leur demanda de répéter. Le soir précédent, il avait appelé Julie et faut voir ce qu’il lui avait passé, il hurlait encore après qu’elle eut raccrochée. Alors le patron du Baobab lui avait demandé de se taire et ils s’étaient engueulés. Jules s’était porté garant pour lui mais dès que le patron fût partit, Joe avait tout déballé et avait commencé à se branler sous la table. Ouais, sérieux. Et donc ils l’avaient porté jusqu’à l’appart’ pendant qu’il chantait des conneries. Merde, quel con ! Et dire qu’il ne se souvenait de rien, quel dommage. C’était comme l’histoire d’une autre vie que la sienne, mais il la chérissait déjà. Il aurait été admiratif, limite jaloux, si n’importe qui d’autre l’avait fait à sa place. Il leva sa canette pour trinquer à ses exploits, cette explosion prouvant qu’il était bel et bien de retour. Il s’envoya la moitié de sa canette cul sec pour souligner son nouveau statut de héros du jour, puis rota sous les vivats. Le roi rock’n’roll du pétrole, ouais. Mais Julie… Ca avait du la bouleversée, la pauvre. Bien sûr, il avait plusieurs fois fait les frais de ses foudres alcoolisées lorsqu’elle l’appelait pour le condamner de l’avoir abandonnée pour rejoindre ses potes, ces salauds. Mais elle, elle était totalement cinglée, et il avait peur de ses réactions potentielles devant une agression aussi délibérée. Il s’étonna que son portable soit resté muet alors qu’elle rendait habituellement coup pour coup. Une vision de sa petite main serrée définitivement sur un flacon de médicaments s’implanta dans son crâne avec la vélocité d’une balle de neuf millimètre. Et l’armoire à pharmacie qu’il aurait du vider avant de partir –de s’enfuir- comme une prière de laisser les choses exactement en l’état. Prière de ne toucher à rien. La culpabilité qu’il avait ressentit devant la détresse de Candy en profita pour se superposer à ce sentiment soudain de n’être qu’un salaud. Il rechercha en lui la masse noire des reproches qu’il adressait à Julie quotidiennement et elle lui fît défaut. Il rechercha cette masse infinie comme on cherche une excuse. Ces imprécations qui n’avait jamais quittées sa tête des mois durant, tout en se cumulant, avaient formées un rite journalier de haine qui pouvait durer des heures. Et au moment où il en avait le plus besoin, voilà qu’elle était introuvable, cette litanie d’ordures qui était devenue une seconde nature chez lui. Il eut peur, soudain, d’en éprouver une certaine forme de dépendance. Peut-être qu’il était tout autant cinglé qu’elle, peut-être… Peut-être que l’intérieur de son petit corps à elle charriait le même torrent et qu’il fallait qu’ils se touchent, se parlent, pour que les flots s’apaisent enfin. S’apaisent jusqu’à ce que la marée s’échappe, assassine, de ses lèvres pour le gifler. Et, pour la première fois, il s’aperçut qu’il avait inconsciemment éprouvé de l’admiration devant la compacité de sa force. Cette presque naine, eut égard à ses quasi deux mètres, qui n’hésitait jamais à lui rentrer dedans en martelant son torse de ses petits poings. Cette petite gamine qui lui apprit l’amour en augmentant sa haine. Il se réveilla au monde pour demander quelque chose à boire et Benway lui passa une canette, ils mettaient son mutisme sur le compte des suites de sa cuite et c’était parfait. Dans son cerveau qui n’enregistrait même plus les sons, les imperfections de peau de Jules semblaient grossir sur la peau tremblotante de ses joues aux pommettes pourpres. Sa petite bouche gesticulait en faisant sortir en rafale du vide sous l’effort de ses lèvres fines. Puis la masse de chair et de graisse de ses bras se secoua pour faire bouger tatouages et scarifications dans une danse saccadée et incompréhensible. Et Benway se leva pour aller à a salle de bain tandis que Jules sourit à Joe qui lui répondit mécaniquement. Le bourdonnement de ses oreilles s’amplifia en un sifflement qui hurlait à chaque fibre de son corps qu’elle était morte. Morte seule. Morte et seule. Un petit cadavre dont la tête s’auréolait d’une flaque de vomis dont son chat se nourrissait pour l’instant. Avant de passer aux choses sérieuses. Il fallait… Tout de suite ! Nan. Il ne fallait rien. Si le mal était fait, et bien, il était trop tard. Il serait un assassin qui n’irait jamais aux assises, il ne serait traité comme guère plus qu’un témoin au niveau pénal. Il serait un assassin. Il était déjà, peut être, un assassin. Et il était vide et sans réaction. C’était peut être la trouille, c’était peut être l’alcool, mais le calme revint en lui lorsqu’il comprit que, quel qu’en soit le dénouement, il ne reviendrait jamais vers elle. Que ses veines charrient du sang ou un liquide gelé et inutile, elle était passée définitivement au stade du souvenir. Guère plus qu’un photomaton rangé bien tranquillement au fond d’un repli de portefeuille. Et il le savait, après quelque temps, surgiraient même les amusantes anecdotes sur son « excentricité » bien féminine. Vieillir ne lui avait pas apporté de sagesse. Vieillir lui avait fait coller le mot « fatalité » sur ses propres échecs incarnés en amantes voraces. Elles n’étaient que des excroissances carnées de ses propres fantasmes de puissance parfaite, elles bâtissaient des décors sur ses épaules trop fragiles pour les supporter. Et ses longues et belles mains, sa grosse bite et son petit nez mutin n’y changeaient pas grand-chose. Il regarda Benway revenir des toilettes canette en main, contourner les épaules rondes de Jules et s’y appuyer avant de s’asseoir en tailleur. Il y avait tant à dire qu’il ne savait plus par où commencer. Il y avait une signification aux moindres de leurs gestes, il leur manquait seulement la clef qui leur permette de l’expliquer. Non, leurs actes irréfléchis faisaient sens, bien sûr, au sein d’une société policée par la peur de manquer, toujours manquer. D’argent, d’amour, de considération, de flatteries d’ego compulsive et surtout le dernier soap à la télé. Dans ces conditions, se branler dans un bistrot était une forme d’art primitif, un manifeste. C’était foutrement génial qu’entre eux, ils ne parlent jamais de bonheur, qu’ils vomissent le bonheur pour laisser leurs tripes affamées se repaîtrent de luttes et d’excès. C’était sexy d’entretenir un duel tendu avec son corps, de remodeler l’enfant à frange de Mère Nature à l’aiguille à encre et aux chutes d’arrière cour nocturne. C’était le sang, la violence et la gratuité de l’acte, toutes notions déchues du champ lexical de la majorité. Et le plus marrant, tiens toi bien, c’est qu’ils ne voulaient rien. Ni sauver le tiers, le quart ou n’importe quelle partie du monde. Ils étaient des continents faisant partie intégrante de leur propre univers underground où leurs gueules faisaient office de passeport. Dans ces conditions, la boue de guerre des tranchées qu’il avait livré à Julie devenait plus pure, une façon alternative d’aimer. Et de son côté, avoir intégré ces nouvelles données l’amenait à signer une forme d’armistice. Sa haine et sa culpabilité se figeraient dans cette tiédeur molle d’armistice. Arriver à la fin de son sermon, Jules annonça que le Doc et David arriveraient d’ici quelques heures, deux environ, s’ils n’étaient exceptionnellement pas en retard. Il avait écouté le blah-blah du Joe qui avait, comme toujours, trouvé un certain écho en lui, bien qu’il ne lui était pas nécessaire de répondre, d’acquiescer ou d’en approfondir le résonnement. Il n’avait jamais ressentit l’exaltation qui animait le Joe bourré, pas sur le niveau de la réflexion du moins. Par contre son corps ne tenait plus en place, passé un certain degré d’alcool, et il pouvait faire mouvoir son grand et gros corps avec la grâce et la rapidité d’une pucelle. Sa chair étant enfin capable de vivre par elle-même lorsque la voix paternelle et incapacitante de son cerveau ne condamnait plus l’enveloppe physique trop vaste qu’il habitait. Cette horrible voix incapacitante de sa jeunesse qui avait migrée de la bouche de son père à sa propre cervelle. Enfant, sur une triste bande vidéo, il n’était qu’un bloc arrondit de maladresse et de gêne. Presque vingt plus tard, il voyait en chaque quadragénaire un vague reflet de la barbe broussailleuse de son géniteur. Les larges zébrures cicatricielles de ses bras le lui rappelaient quotidiennement. Alors il regarda bien ses potes, son ventre qui dépassait de son pantalon, ses mains qui trembleraient demain et il leva sa canette à ses lèvres. CHAPITRE QUATRE C’était le centre, la Boucle, la rue des Granges. Telle qu’elle était et qu’elle resterait sur les vieux clichés jaunis des murs des bars à standaingue, là-bas près de la place du marché. En pressant le pas les rares passantes se serraient dans leurs propres bras pour se rassurer, cibles d’un improbable chasseur. Elles fonçaient d’un halo opaque jeté par un éclairage public à un autre, les parois de leur tête résonnant de faits divers sanglants. Jamais les chambrettes d’étudiante n’avaient semblées si accueillantes, mais elles avaient bravé la nuit. C’était une étroite rue à sens unique, c’était novembre et son crachin congelé, c’était un désert qui appartenait à celui qui voulait le prendre. C’était une rue, un mythe moderne, des clochedingues prodigues fantomatiques. Et il prenait son temps. Ces filles effrayées, il aurait voulut bondir vers elles pour les rassurer, leur dire le berceau qu’est la nuit lorsque tu sais la séduire. Mais il jugea préférable de regarder obstinément par terre, de faire un détour quand il les croisait et il se sentit bon. Les vitrines s’étalaient comme des putes, fardées, trop éclairées, lui proposant des milliers d’articles dont il n’avait que faire. Marcher c’était bien, il traînassait pour évacuer un peu l’alcool avant de s’y remettre. Là-bas, chez Jules, ses potes ronflaient, qu’est ce qu’il aurait pu faire d’autre. En face, des couples avaient fait corps avec les tables du restau chinois en se pelotant respectivement les mains. La cuisine était mauvaise et le canard laqué aussi artificiel que leurs amourettes. Mais les yeux de la petite brune s’ouvraient comme des stores et elle avait oublié ses kilos en trop en découvrant sa nouvelle silhouette dans le plus charmant des miroirs. Lui, c’était juste un dos possédant l’autorité bonhomme du mec qui a invité sa p’tite fiancée à bouffer. Les jeunes et les vieux, ils n’étaient plus jeunes ni vieux, ils étaient ailleurs. En paire à être seuls et uniques. Il les observait en se roulant une clope, il buvait leur amour, il se sentit emplit d’une affection inhabituelle en se disant que si un mauvais cuisinier et un décor en carton pâte pouvait créer ça, après tout… Sa clope allumée, il rangea son briquet puis se remit en marche vers les façades creuses de son propre décor en trompe l’œil. C’était pas la foule des grands soirs, mais quelques filles avaient amené leurs yeux maquillés et leurs jambes gainées sur les banquettes. Il chercha David sans le trouver, le patron vint enfin lui serrer la main et prendre sa commande. Rien n’aurait pu l’atteindre sur ce tabouret avec un verre à la main. Le taulier lui payait le coup de temps en temps, ce qu’il interprétait comme un certain sentiment de supériorité, de possession. Le patron respectait son comportement maniaco-dépressif, déchaîné ou amorphe, il ne lui avait jamais posé de problèmes. Alors il s’en foutait et encaissait. Le doc était un animal, un primitif. Bien plus que ses amis, il interprétait le monde comme une succession de luttes invisibles. Possession, identification, reproduction, guérillero du charisme qui possédait l’art du silence et de la méchanceté lapidaire. Un esprit froid, peu imaginatif, au service des flots contradictoires de l’instinct. Un observateur extérieur de son propre moi, ne croyant même pas à la réalité incontestable de son être, il était le plus efficace des menteurs. Le dos rond, il buvait lentement, jetant des regards furtifs autour de lui. La sono dans sa tête avait remplacé celle du trocson, il avait une soif terrible. Soif d’alcool, de cul sans implication, d’être dragué, désiré. Il se redressa au passage d’un groupe, le regard inexpressif, serrant plus fort sa bière. Puis il expira lentement la fumée dans le visage de la fille qui venait commander au bar. Le comptoir était quasiment désert mais elle se tenait à un mètre environ de lui, presque une invitation. Il détailla ses yeux sans cils, ses longues mèches teintes qui s’escrimaient à lui rallonger le visage. Un pull aux mailles relâchées dont l’ampleur cachait ses formes. Manque total de confiance en elle, chialant souvent dans le vide de sa piaule. Se sentant observée, elle ne résista pas à l’envie de jeter un bref regard. Un véritable malade, ce mec. Pourquoi il me regarde comme ça. Elle se sentait intriguée car il n’existait aucun message dans cette œillade, aucun sentiment connu. C’était froid et fixe, ça entrait en toi sans laisser aucune trace. Non, elle ne le connaissait pas, il était trop vieux d’abord, pourquoi il me regarde comme ça. Songeuse, elle retourna s’asseoir en portant ses consommations et un poids suspendu à son dos. Après avoir distribué les boissons à ses copines elle osa enfin relever la tête. Il était en train de boire au bar, il ne la regardait pas, il ne s’était rien passé. Il ne se passerait jamais rien. Elle se compara à ses voisines et comprit. Elles ne portaient pas un vieux pull tricoté par leurs mères, elles. Elles n’avaient pas besoin de la chaleur fétiche du foyer, près des siens où elle osait parler librement et gueuler, oui, gueuler si elle en avait envie. Exister. Raconter l’amitié et la drague, oui, c’est de ton âge ma fille. C’est à dire mentir. Pourquoi ne la regardait-il plus ? Ses mâchoires commençaient à se contracter tandis qu’il considérait ce vioque qui venait de s’installer au coin gauche du bar. Les vieux avec leurs blanc-cass, leurs décennies d’expérience dans la connerie crasse et leurs histoires à la morale facile et consensuelle. Les vieux ne le ramenaient pas à sa propre mortalité, pour ce qu’il en savait, il était immortel. Les vieux avaient peur et c’était palpable, les vieux aimaient les gens « comme il faut », c’est à dire comme eux. Les vieux aimaient les chiffres, les lettres et les séries allemandes. Les vieux aimaient tout, le calme, les enfants, les adolescents qui étaient si mignons et tous ces putains d’animaux domestiques. L’amour, l’amour, tout le monde devait aimer tout et tout le monde tout le temps. Des lâches qui avaient une telle peur d’être désocialisés qu’ils se châtraient eux même. Lui, il aimait les gars qu’avaient des couilles, les bâtards à l’invective facile, le déchaînement du pogo, la violence tranquille du méprisé. Il était doué pour la haine. Il était doué pour l’amour, le vrai, celui que l’on distille au compte-goutte à deux-trois élus au cours d’une vie. Ses doigts serrés autour de sa cigarette, il attendit patiemment que l’ancêtre reprenne son bout de cigarillo. Dès que le vieux toucha le cendrier, il inspira violemment et planta le bout incandescent sur les os apparents de la vieille main. Le vieux eut un lent sursaut. D’un regard emplit d’incompréhension, il contemplait la traînée noire laissée parmi les veines violettes, la roulée encore fumante, le visage dur tourné vers lui, la douleur vague, la traînée noire, ce regard de reproche. Il ne comprit pas les grommellements de son voisin, il bafouilla qu’il y avait plus eu de peur que de mal et se sentit stupide et coupable. Il était vieux, vieux, hein, il n’avait pas fait exprès, il ne voulait pas causer de scandale. Il ne comprenait pas, pas du tout. Il voulait que ces regards cessent. Pouvoir finir son blanc et s’en aller. S’en aller. Une heure auparavant, le Doc se serait fait casser la gueule pour protéger l’innocence de ces frêles créatures dehors, là, il aurait fait craquer avec plaisir les os de ce corps maigre et tordu. Logique et naturel, deux sortes différentes de faiblesse. Le vieux se cassa après avoir posé sa monnaie, bon débarras. Il se détendit, respira plus tranquillement et sourit. « J’te dis qu’il a fait exprès ce fils de pute, regarde, en plus ça le fait marrer ce fils de pute ! Hé TOI ! HOOO ENCULE ! » Le Doc se raidit, tourna la tête, les yeux vides, le sourire aux lèvres et attendit. « CA T’FAIT MARRER, ESPECE D’ENCULE ? ATTEND, PUTAIN J’ARRIVE ! PUTAIN !” L’étudiant essaya de se lever mais son pote le retenait, s’accrochait à lui de tout son poids. Calme-toi, J.C. calme toi, meeeerde, on va pas se battre, merde. Projetant le bloc compact de sa haine qui augmentait sous l’insulte de ce sourire, il tentait de se libérer pour écraser, éradiquer ce sale connard, cet enculé de lâche. La bière renversée commençait à s’écouler en dehors de la table, imbibant leurs pantalons, rajoutant à sa fureur. Hurlements sans suite. Putain, j’arrive, putain, lâche-moi connard, putain. Puis soudain le patron fût devant lui, le repoussant dans son siège Toi, tu te calmes ou tu sors, p’tit con, t’as entendu oui ? Et toute la clientèle le regardait comme s’il était cinglé. Et la bière pissait sur ses chaussures. Des morceaux de verres brisés sur le bois de la table. Violence, un bizarre sentiment de violence. JC fut effrayé par cette chose qui se figeait dans son ventre, une masse étrangère qu’il essayait de tenir à distance. Tout le sens de son éducation tendait à la maîtrise de ce genre de boue, utilise ta cervelle au lieu de tes poings et il se rendit compte qu’il ne s’était jamais battu de sa vie. Son pote ramassa délicatement les morceaux acérés puis les amena au patron en demandant une éponge. Une grande sensation de vide au bord de laquelle surnageait maintenant la peur. L’autre ne s’était pas démonté, lui. Il attendait tranquillement avec sa drôle de tête. Avec son perfecto et les chaînes qui pendaient à sa ceinture. Vision de lame tirée d’une poche. Cependant il était sûr qu’il l’avait fait exprès, sans comprendre pourquoi. Fatigué moralement et physiquement par le reflux du rush d’adrénaline, également fier et dégoûté de lui-même. Fier et dégoûté. Le doc discuta un moment avec le patron, montrant d’un coup d’épaule la table des deux étudiants et ils hochèrent tous deux la tête. Il paya puis fixa les gamins en sortant lentement. Se massant le visage, il attendit qu’ils répondent à son regard. Alors doucement, doucement, il leur fît un doigt. Part. deux La pluie mélangée à la neige boueuse, s’élevant en gerbe sous l’impact de leurs talons, restait suspendue un instant puis retombait lourdement dans la bouillasse. L’air humide et gelé fouettait leurs poumons malmenés par la brûlure du tabac. David et le Doc fonçaient en se marrant intérieurement, les semelles de leurs chaussures de sécurité assurant une bonne adhérence sur la route mouillée. L’un des deux étudiants qu’ils poursuivaient glissa, tenta de se rétablir avec les mains, son genou droit toucha durement le sol, sa basket gauche dérapa et comme il contractait ses abdominaux pour tenter de se relever il ressentit un choc à l’arrière de sa cuisse. Sous la force de l’impact son corps s’étala dans la boue, sa bouche s’emplissant de merde froide. Une grande lueur, aveuglante, puis le sifflement se déchaîna dans ses oreilles. Il vit une paire de docs passer devant son visage, sans comprendre. David venait de s’étaler en donnant son coup de pied, il se raccrocha comme il pût aux fesses du mec mais sa hanche heurta le bitume sans douceur. En beuglant, il se relevait difficilement tandis que le Doc revenait en se fendant la gueule. Tandis que David balayait la neige en plaque sur son jean’s en maugréant, le doc tendit le coude à angle droit puis se laissa tomber de tout son poids sur le corps roulé en boule de l’étudiant. Il se releva à son tour, prit son pote par les épaules et ils s’éloignèrent en jetant un regard de mépris pour ce truc immobile. La sirène allait s’atténuant, alors la douleur survint. Genoux et chevilles, bouche et côtes. Saleté, douleur et peur. Ses couilles n’avaient pas été touchées Sa bouche poisseuse de neige ou de sang. Il s’agenouilla et entendit un store qu’on rebaissait, porta sa main à sa bouche pour vérifier l’état de ses dents. J.C. l’avait laissé, abandonné. Il avait toutes ses dents, il ne savait pas quoi faire, porter plainte ? Son portable vibra dans la poche de son anorak mais il n’avait pas envie de répondre. Mon portable marche toujours. Il se releva douloureusement. Merde, il était soulagé que son téléphone fonctionne. Son portable. Qui lui marchait parfaitement. Il n’aurait jamais pu imaginer se faire lyncher en plein centre ville. Racketter, emmerder, oui. Pas lyncher. J.C. et sa grande gueule. J.C. le justicier. Demain il irait acheter une bombe de défense, un aérosol lacrymogène, il ne savait même pas comment on appelait ces machins exactement. Sursaut, il sentit des gens s’approcher, pas eux. Il se colla à la façade, avança jusqu’au porche et se planqua. Il fit semblant de détailler les noms affichés sur l’interphone, comme s’il connaissait quelqu’un à l’intérieur. Hé, faites gaffe, je connais du monde, moi, ici. Un rire féminin, un homme qui lui répondait gaiement. Ses muscles se relâchèrent. Cinq longues minutes de nuit hostile avant de rejoindre le parking de Chamars, la sécurité de sa voiture puis sa chambre au CROUS. Sécurité… Lui qui haïssait les discours sécuritaires. J.C. l’avait lâchement abandonné, il ne lui pardonnerait jamais, mais qu’est ce qu’il aurait fait, lui. Mais ce n’était pas lui qui agressait verbalement les loubards dans les bars. Pour se faire tabasser une heure après, J.C. de sa mère. Mentalement, il fit le chemin menant à sa voiture, je t’aime Titine. Oui, cinq longues minutes. Mais il lui fallait auparavant rassembler toutes ses provisions de courage et se remettre en route. La peur au ventre. Peur principalement d’avoir toujours peur. Ce bar et ce quartier resteraient à jamais assimilés au goût de la boue pénétrant dans sa bouche. Tu tombes, choc, et tu tombes encore plus bas, deux loubards tout noirs autour de toi. Pense à autre chose. Personne n’a appelé la police. Je n’irai pas porter plainte, je ne veux pas passer pour un lâche devant des flics bornés. Je veux une douche et des murs, mes murs, mes neuf mètres carrés réglementaires. Je ne veux pas avoir peur. Plus avoir peur. Part. trois Déchirant la nuit complice de porche en coin de rue ils contournèrent le marché couvert puis s’arrêtèrent à l’angle, les yeux fixes, le souffle court. Ils s’inspectèrent mutuellement à la recherche de preuves potentielles mais rien ne prouvait leur culpabilité sinon l’état du jean’s de David et leurs sales gueules livides. Des gueules à bronzer sous les flashs des voitures de patrouille. Alors cours à toute blinde et ce sera peut être encore pire, ils décidèrent de prendre leurs cuirs sous le bras et de raccourcir leurs foulées, l’air « ouais, mon cher marquis, visitons ». Bon, c’est vrai qu’il gelait et que leur décontraction n’était qu’affectée mais c’est fou ce qu’on apprend en matant la télé l’après midi. En tournant l’angle le Doc fonça en modulant son cri de guerre Hiroshima, son perf tendu comme un étendard noir que David suivit en shootant les poubelles de ses voisins, patinant sur les entrailles luisantes des poiscailles avariés. Le Doc se rattrapa in extremis à la poignée de la porte de l’immeuble et encaissa le choc du corps de ce gros sac lancé plein pot sur lui. Ils tinrent bon, rétablirent leur équilibre et s’échangèrent des encouragements au silence tout en tapant le code. Suite à la courbette obséquieuse du Dav’, le Doc s’avança d’une démarche majestueuse vers l’escalier, la main molle et le cul chaloupant en une tentative d’imitation de ces grosses fiottes à perruques qui remettaient en cause la ménopause de sa grand mère, tous les jeudis sur papier glacé. La première volée d’escalier franchie, David se projeta sur la cheville de son prédécesseur qui s’affala sur les marches pour après l’escalader en riant. La vie était belle et la victoire était douce pendant qu’ils se lançaient contre les murs, parodiant leur agression antérieure. Les gonds rouillés de la vieille porte scarifiée hurlèrent mais pas les autres locataires de cet asile de cas sociaux, enfermés dans d’anciennes addictions, silencieux comme de nocturnes crapauds soudainement dérangés par des phares inquisiteurs. Sur les murs s’affichaient leurs rêves, en acrylique et silicone, de jeunes cons puis le Mal jaillit des enceintes et leur donna une molle apparence de vie. Ils prirent place autour de ce mobilier scandinave en fumant. « Chez les mammifères l’apprentissage se fait par l’imitation et la sanction. Ainsi la marmotte apprend à se méfier de ses prédateurs et à ne pas ingérer de substances nocives tout là-haut dans nos montagnes… -Oh non, ta gueule, ça va pas recommencer ! -Ta gueule toi-même, ducon, si tu veux pas finir en steak de marmotte. Donc, maman marmotte mord le cul de ses rejetons jusqu’à ce qu’ils apprennent à surveiller les airs, la terre et la qualité de leur bouffe. Et d’ailleurs, tu ferais bien de faire la même chose parce que tu prends du gras. Et si l’autre con de toute à l’heure s’était penché sur le sujet, il aurait sut que la survie du groupe passe par la qualité de son leader et la valeur de la surveillance que ses membres se prodiguent, hein ? Donc, il aurait plutôt réagit par la fuite ou le silence. Mais Mère Nature l’a punit par notre intermédiaire et ça prouve aussi que sa mère est une conne… -Tu me fais chier à toujours me parler de tes trucs à la con, s’énerva David, dont je me souviens jamais le lendemain de toute façon. Parle d’autres choses des fois. -Ben, si j’ai cramé le vieux… -QUOI ?? -Ben quoi ? -Quoi, quoi ? T’as cramé un vieux, mais kestumdis ? -Attend, tu vas pas me faire chier parce que j’ai cramé la main d’un vioque, y vas pas en mourir tu sais. -Qu’est ce tu dis, putain. Quand t’as fait ça ? -Ben au troquet t’ta l’heure. Y à ce vieux con qui vient exprès se mettre à côté de moi au bar et il arrête pas de se foutre de ma gueule alors j’ai un peu éteint ma clope, comme ça quoi, léger, sur sa main. … -Ben quoi, merde. Aaaah ! Putain les rebelles de merde, putain, c’est un vioque et je veux pas que ces merdes là m’approchent, c’est tout. En plus, toi, tu l’as fritté le gamin, non ? Ben alors, c’est la même chose, ils avaient qu’à pas faire chier. -Tu sais que t’es vraiment un sale con ? Si j’avais su ça, putain… Tu me fais gerber. -J’en reviens pas, ça va encore être de ma faute. Tu veux quoi, bordel, que je tende la joue gauche ? -Parle à tes marmottes, connard. Le Doc incendiait la table du regard, la clope vissée aux lèvres, les bras tressautant sur ses longues jambes tendues. -Mais qu’est ce t’as dans la tête… Souffla David qui fixait ce sac à merde sans pouvoir s’imaginer ce qui s’était réellement passé. D’une manière ou d’une autre il aspirait au respect, plus souvent qu’à son tour, entonnant des justifications qui sentaient l’excuse en filigrane. Des fils de divorcés, quelques squelettes dans un vieux placard, les gens comme eux. Pas des tortionnaires terroristes, des putains de sadiques ou je ne sais pas quoi. Pour la première fois, il se posa la question du bien fondé de leur attitude globale, leurs pétages de plomb de sales gamins. Le dégoût de lui-même, merde, il connaissait sur le bout de ses doigts jaunis par le tabac. Ces réveils gueule de bois du dimanche quand la ville est silence, comme une censure sur tes souvenirs de la veille. Il ne reste qu’à transformer les actes plus ou moins puants en tranches de vie excitante, sinon que resterait-il ? Mais le Doc plongeait encore et encore, il n’allait plus retrouver la surface un de ces jours. Ses rêves tels une camisole l’enveloppant. Il avait peur pour lui, il avait peur d’avoir peur de lui ultérieurement, lorsque les barrières lâcheraient progressivement. Quelques réminiscences de ces bâtiments blanc cassé délivrant des séjours de « repos » pudique lui revinrent, sa répulsion des cachetons à fleur de peau, il imagina ce qu’ »ils » feraient de lui, un truc baveux et gentil quand sa tête se lèverait vers toi, lentement. Ce qu’ »ils » avaient fait de son corps sans défense trois ans auparavant, ces caïds et ces putes hystériques rendus socialement acceptables par amputation chimique. Putain, ce que tu ressens lorsqu’ils relèvent doucement leurs têtes avec cette moitié de sourire débile. Et il sût qu’il ne serait jamais en paix. Il avait payé sa différence et maintenant il faudrait assumer. Bien que le Doc ait mal agit, lui ne voulait pas le juger comme la société l’aurait fait. David se leva, fît le tour de la table et mît son bras autour de l’épaule de son pote. Allez, c’est bon, vieux. Allez, mon pote, fait pas c’te gueule… Ces corps encore humides sortant des douches communes du CROUS ne lui étaient pas suffisamment familiers pour entamer un dialogue. Une serviette de plage exotique nouée autour de ses hanches, il ramassa ses affaires souillées et sortit en boitillant. La pâleur de ses pieds tranchait sur le lino du couloir et l’humidité résiduelle faisait des petits bruits de succion dégueulasses. Il se sentait chez lui, il connaissait les vies que dissimulaient ces portes. Tout un ensemble de rites partagé, depuis les soirées étudiantes jusqu’aux interminables conversations brillantes dans lesquelles il souhaitait briller. Briller jusqu’à déposer négligemment le mot assassin de la fin. Les blessures n’étaient que d’amour propre et il ne croyait plus qu’elles fureent les pires à présent. Briller, c’était le Graal de ses semblables. Dépasser ses parents, à tout le moins les égaler. Se construire dès le lycée des lendemains qui chantent, être responsable, maîtriser son destin. La Fac avait été une révélation, il avait perdu son pucelage, bu, fumé, élargit considérablement son horizon. Il avait une chambre à lui, un pouvoir de décision quasi total et c’était un homme pour ses petits frères lorsqu’il rentrait à la maison. Il se sentait homme pleinement cette nuit, la gestion de la crise était entre ses mains. Il la gérerait en toute objectivité, calmement et longuement, et en cela il serait déjà supérieur à ses agresseurs. Le goût de la neige boueuse dans sa bouche stagnerait quelque part en lui à jamais et cela il le savait. Une tumeur âcre sur le doux nom du pardon. Il s’arrêta devant une porte orangée contiguë à la sienne, d’où une douce pulsation féminine avait irradiée pour lui parfois. Il avait besoin de soins et en serrant son poing pour frapper il décida que lui aussi prendrait de gré ou de force ce qu’il convoitait. 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È[†’-La bulle écarlate enfla rapidement jusqu’à son point culminant puis commença à glisser sur ezY5dd88Y5XYYC7Y8Y5YdB8X5CYd8dYšYd858dNddCY5Ndd4dd8d85Yd8š8dYd85dd8N5Yc››YdYY5Y5e88NNXC5NdC1•2  \†’-le côté charnu de sa dernière phalange. Elle courut à la cuisine pour faire couler de l’eau 8YQYd8YQYdXBddQdYQNYQdYCd8YBYQddY8XddY2Qz88YQYcdCd8QYQ8YQYc8N8dYQdddCQAY8CYQYdc8YCPdYQ8CYYc112 ú †’-froide sur sa blessure quEBCd8dYeNdBeMYed8YMNdCYdddm2 ú cA†’-i, bien qu’indolore, l’avait surprise. Un mince filet de sang se 82ed8YcecdC8ddd8cCY2d8CYdX88dNdCdB8NY2edeš8dYYeB88X8edXeNYddeMX1—2 à ]†’-mélangeait en tournoyant au jet d’eau glacé tandis qu’elle observait les poils minces de ses šY8YddYY88FYdG8ddCdddXd8GYdG8X8GdCXYdGd8YYYF8Ycd8NGddCX88YFddNYCdY78G7XNGdd88NGš8dYYNGdYGNXM12 Æ †’-avant YdYd8 2 Æ ²†’--ºC†2 Æ õR†’-bras se dresser au bout des monticules de sa chair de poule. Comme lors de chaque cCYNNMYNdCYNNYCNYcNddd8NdYNO›dd88Yc8YNNdXNNYNYdY8CNdXNddd8Y2N…e››YN8dCNNeYNYdYddY22 ¬ †’-situation N88dX88ddTV2 ¬ 2†’-de crise elle portait un regard extérieur sur elledXTYC8NYTX88YTcdC8X88TddTCXdYCdTYd8XC8XdCTNdCTY78Y 2 ¬ ¬†’--ºB=2 ¬ î!†’-même, actuellement l’objectif se šZ›Y2TYY8dY88YšYd8T8Ccd8YY78BTNX22 ’a†’-situait à l’angle du plafond, pour la révéler en plongée, quart arrière droit. Ce sang, ce mince uN88dX88<Y;8CYcd8Y<dd<d8YBcdd2<dddC<8Y<BYdY8XC<Yd<d7dddYY2<ddYC7<YCC7YCY<cCd872<…Y<NYdd2<YY<š8dYX2|2 xK†’-filet, paraissait quasiment fluorescent sur l’image sépia. Elle ferma le roB88Y82kdXCY8MNY88kddXN8šYd8kB8ddCYMXYd8kNdCj8C7šYdYkNYd8Y2kz88YkBYCšYk8YkCd#2 x´†’-binet, s’essuya d8cY81kNCYNNddX1š2 ^_†’-longuement avec le torchon à vaisselle puis partit à la salle de bain tout en tenant son index 8ddddYšYd8BYdYYB7YA8dCXdddBYBdX8NNX88YBdc8NBcYC788BXB8XBNX88XAdYBdY8cB8dd7BYdB7YdYd7BMddB8ddXc1Œ2 DV†’-gauche dressé dans le cocon formé par sa main droite. Julie chercha un pansement dans dYdYdYZdCYMNYZdYdNZ8YZYdYddZBdD›YZdYCZNY[›Y8dZdCd87Y2ZNd88YZYdXCYdXZddZdYdNZ›Yd8ZdYcM1d2 *;†’-l’armoire à pharmacie tout en évitant le reflet que lui ren 8CYCšd8CYAY@ddYCšYY8YA8dd8AYdAYd87Xd8A8YACYB8X8AcdYA8d8ACYdC2 *L%†’-voyait le miroir. Cette étrangère au dcdY88A7YAš8Cd8C2A…Y88YAX8CXddYCYAYc1›2 `†’-nez trop long et à la bouche trop fine qui la surveillait de ses yeux écarquillés, étonnés puis dYYC7CddC8dcdCY8BYC7YCdcdYdYC7CddCB7dYCdd8B8YBNcCdY788X88CcYCMYNCdYddBYYYBdd887YN2CX8dcdYNCdd7M1%2 ö†’-presque hostiles.edCYNddY2ddM788YN2 2 ö6†’- ºZ2 @†’- 22•2 @d\†’- Ces grands yeux qui détaillait son visage avant de plonger sur la courbe plongeante de ses 2…YN@dCYddN@dYdd@dd8@dY8Y788X88@Ndd?d8NYdY@YdYc7@dY@d8dddYC@NdC@8Y@YddCcY@d8dddYYd7Y@dY@NYN22 & †’-petits seindY878N@NX8d†2 &4R†’-s. Elle se détourna de ce cauchemar prégnant et remit en place sa queue de cheval N2?z88Y@NX@dY8cdCdY@dY@XY@XYdYdYšYC@dCYddYd8@X8@CXš88@Yd@d8YYX@NY@ddYdY@cY@YdYdX71(2 †’-en tirant sèchementYd<87CYc8<NXXdYšYd8:2 %†’- sur les mèches colorées. Appuy <NdC<7YN<šYYdYN<Xd8dCYYN1<ddddL2 g+†’-ée au chambranle, elle suivit des yeux le YY<Yd;<XdYšdCYd8Y2<Y88X<Nd8c87<cYN<dYdd;8X1…2 òQ†’-fragile chemin que formaient les pétales de rose depuis la porte de la chambre à BCYd88YTYcXš8dTddYUBdCšY8Yd8T8YNTdY8Y7YNTdYTBdNYTdYdd8NS7YTddC8YTdYS7YTYdYšdCYTYT2 ò †’-coucher YddYdYC1¡2 Ød†’-jusqu’au pied du lit. Lorsqu’il ouvrirait la porte d’entrée, il apercevrait cette ligne florale qui 8dNddCYc>d8Xd>dd>7881>zdBNddC87>dddB8BY87>8X>ddB8Y=dCYd8BYY2=87=YdYCYYcCY78=YY87Y=88ddX>B7dCY8X>dc71š2 ¾_†’-s’épanouissait sur le dessus de lit, cette flaque pourpre qui formait un écrin au bristol d’un NCYdYddd7NNX88INdCI7YIdYMNdNIdYI8882IXY88YIB8YddYHdddCdCYIdd7IBdDšY88IddIYYC8dIYdIdB7N8d8IdCdc1%2 ¤†’-blanc éclatant. «nd8YdY2YX8Y7Xd822d 2 ¤†’- º22 ¤K †’-Je t’aime.NY27CY7šY2 2 ¤S†’- º2/2 ¤…†’-» en élégantes courbes éd2Yd2Y8YdYd8YN2YdcCcYN2Y=2 ¤!†’-lancées tracées au stylo à plume. 8YcYYYN17CYYYXN2Yd2N8c8d2Y2d8dšY2 2 ¤O†’- º[2 - 2222’2 îÈZ†’- Elle ne pouvait s’empêcher de décliner à l’infini la moindre nuance de la surprise qu’il 2z88YMdYMcdddY88MMCY›dYYdYCMdYMcYY88cYCMYL8B7dB8d8M8YMšd8ddCYMddYdYXMdYM8YMNcCdB8NYMddB771š2 Ô_†’-ressentirait dès que sa longue main aurait fait jouer la poignée. Sa longue main qui ouvrirait CYNNYc88BY78@dYN@ddY@NY@8ddddYAšY8d@YdCY78@BY88@8cdYC@8Y@dd8dcYY2@oY@8ddddYAšY8d@dd8@dddC8CX871=2 º!†’-violemment la porte avant de faird8d8Y›šYd8E8YEddB8YEYcYd8EdYEBY7C>2 ºà "†’-e entrer en trombe son grand corpsYDYd8CXCEYdD8Cc›dYENddEdCXddEYdCdN 2 º †’- º2.2 º?†’-; cette somme de trucs é7EXY88YDNd›šYFdYE8CdXN1•2  \†’-grands qui formait l’homme qu’elle aimait. Il prendrait délicatement le carton et sourirait dCYddNVdd8UBdDšY88V8Cdc››YVddCY87YVY8šY882VC8UdCYddCX88VdX88YX8YšYd8V8YVYYC8ddUY8UNddC8BY771•2 †\†’-parmi les corolles soigneusement éparpillées. Puis son sourire en coin plisserait les rides dYCš8[8YN[XdCd87YN[Nc8cdYdNYšYd8[YdYCd788XYN2Zod8N[Ndd[NcdC8CX[YdZYd7d[d88MNYCX87Z8YNZC8dXM1 2 l †’-naissantes de dY8NNYc8YNMcYM‚2 l ‚O†’-ses yeux en amande. Et enfin il la redécouvrirait, elle… Julie se fit violence NYNMdYddMYdMYšYddY2Nz8MYdB8dM88M8YMCYdYYdddB7CY782MY88YÈLNd88YMNYMB88Ld8d8YdXY1Ž2 R!W†’-pour abandonner la contemplation de cette scène déjà mille fois jouée mentalement. Les dddC]YdYdcdddYC]7Y]Ycd8Yšd8Y88dc]dY]XY87Y]NXYdY]dX8Y]š888X]Bd8N]8dcYY]šYd8Y8XšYd82]zYM2’2 8"Z†’-lueurs du crépuscule animaient le théâtre d’ombre sur le papier peint tandis qu’elle s’ass8dYdCM9dd9YBYddNYd8X9Yd7šY8Yd898Y98cYY8BY9dCdšdCY9NdB98X9dYc8YC9cY8d798Ycd8N9ddBY87Y9MCYNN2 8"솒-it sur 789NbB1”2 #[†’-l’accoudoir du canapé. Par vague, les projecteurs des phares s’engouffraient avant d’aller 8CYXYdddd8CWddXYYdYdY2XoYCXdYddY2X8YNXdCd7YY8XdCNXdYNXddYCYNXNCYddddABCY8Yd8XYdYc8XdCY78XB1˜2 $^†’-mourir au coin opposé de la fenêtre, en un ballet latéral qui creusait puis aplanissaient les ›ddC8CNYdNYd8dNddddNYNdYN8YNBYdY8BY2NYdNddNdY88Y8N8X8YBY8Ncd8NYCYdNX88Mdd8NNYd8Yd7MNY8Yc8N8YO1k2 ê$@†’-traits de son visage. Sa main prit une cigarette et elle vit l’a8CX88N>dY>Ndc>d8NYdY2>oY>šY8d>dC88>ddY>Y8dYCX87Y>Y8>Y88Y>c88>7CX@2 ê$#†’-utre saisir un zippo pour en faire d8CY>NX8N7C>dd>Y8ddd>dddC>Yd>BY8CX1”2 Ð%[†’-jouer la mollette. La première bouffée de tabac mêlé à l’essence la fit tousser et elle la e8ddYC\8Y\še88X88Y2\zY\dBYš8YCY\dddCBYY\dY\8YdYY]šY8Y\Y\8CYNNYdYY\7Y\B88\8ddNNXC\Y7\Y88Y\7X1˜2 ¶&^†’-recracha aussitôt. Comme la première fois où elle l’avait aperçut, attablé avec ses amis dans CYYBYYdY@YdMN88d81A…d›œYA8XAdCYš8YBYABd8NAddAX87YA8BYdY78AYdXCYd82@Y87Yd8X@YdYYANXNAYš8NAdYdM1A2 œ'$†’-un bar et qu’elle avait dû allumer udd9dYC9X89dcCY78Y9YdX889cd9Y88dšYC9ce2 œ'$ <†’-ne tige pour dénouer la main qui enserrait sa poitrine. Son dY988cY9dddB9dYdddYC88Y8šY8d9dd89YdNYCCX888NY9dc88B8dY29odc1—2 ‚(]†’-visage interminable était tendu par l’effort qu’il faisait pour convaincre ses auditeurs, il d8NYdYb8c8YBš8dYd8YbY8X88b8YdddbcYBb8CYBBdC8bddC88bBY8MY88bcddCbYdddY8cYCYbNYNbYdc88YcCN2a7712 h)a†’-ressemblait à un second rôle dont on ne savait pas encore s’il était un saint ou un salaud. Elle uCYNNYšd8Y888Y9dd9NYYddc8Cd8Y9ddc89dc9dY9NYdX879dXN9YdYdBY9NB879Y8X889dc9NY7d89dd9dd9MY7Ydd29z87X12 N*†’-avait YdY8812 N*· †’-toussée. Ild8ddNNXY22C82 N*㆒- ne2dY2 N*Ò †’- s’était I2MCX8X8822 N*†’-pas dYN12 N*Z †’-retourné…ICY8dcBdYÈ 2 N*¼ †’- º[2 ˜+?†’- 222˜2 ˜+Õ^†’-Les différents actes de leur pièce se dévidaient sur les boucles synthétiques de la moquette, zYN2d8BBYCYd8N2YX8YN2dY18YdC2c8YYY2MX2dYd8dY7Yd82MdC28YN2dddX8XN2Ndd8dY78dcYN2dY28Y2šdddY88Y21(2 ~,·†’-depuis la première udYdd8N27Y2dCXš8YCY2:2 ~,®†’-danse jusqu’aux séparations furdYdNY28dNddCYdd2MXdYCY78ddN2BdBG2 ~,(†’-tives, elle pleurant sur ce même canapé 88dYN21Y87Y2d7YdCYd82NcC2YX3šZšY2YYdYdY2;2 d- †’-pour raccourcir son absence. Et dddC2CYXYddBY8C2Ndd2YcNXdYY22z82j2 d-& ?†’-la flamme de sa jalousie masculine qu’elle entretenait pour se a8Y2B8X››Y2dY2NY28Y8ddN7Y2šYOYd88dY2dcCY77Y2Yd8BY8YdX872dddC2NY1-NANIait un écrin au bristol d’un NCYdYddd7NNX88INdCI7YIdYMNd