Dans l'oeil noir du corbeau - Sophie Loubière C'est l'histoire d'Anne, française, quarante ans, présentatrice d'une émission culinaire. C'est aussi celle de Bill, la soixantaine, américain, ancien flic rongé par le remord. Ils se rencontrent à San Francisco parce qu'ils y étaient destinés : Anne a besoin de savoir ce qui est arrivé à Daniel, son grrrrand amour de jeunesse (Bill était (un mauvais) responsable de l'enquête) et Bill ne râte aucune émission d'Anne, sur TV5. Ce sont deux personnages très marqués et porteurs chacun de lourds fardeaux. En apprenant peu à peu à les connaître, on mesure que leur gouffre est profond, qu'ils sont tous deux englués dans leurs mauvaises habitudes et qu'ils vont franchement mal. Il n'y a dans ce roman aucune des tactiques habituelles pour nous intéresser aux héros, aucune tentative de séduction. D'ailleurs je les ai trouvés plutôt antipathiques tous deux. Par contre il y a de l'inattendu, tout du long. Anne et Bill partagent l'amour de la cuisine, il accepte de l'aider si elle met la main à la pâte pour un réveillon de cuisine française de haut niveau (on nous offre d'ailleurs les recettes en fin d'ouvrage). Le marché est conclus et la finalité de ce qui est arrivé à Daniel va nous surprendre, tout autant que l'évènement postérieur, ou encore que les toutes dernières pages. C'est ce que j'ai le plus aimé dans ce roman, que tout soit fait pour nous balader : on croit cerner parfaitement ce qui se passe ou un caractère, et on a tout faux. Quand cela se répète trois fois en quelques pages, après nous avoir promené ailleurs pendant trois cent pages, et que tout est parfaitement cohérent, j'admire ! Ed. Le Cherche Midi, 2009, 352 p. 30.04.2009 Ici et maintenant - Robert Cohen "Qui n'a jamais eu le sentiment, en rentrant à la maison après ce genre de réception, qu'il avait dit les choses qu'il ne fallait pas dire, fait tout ce qu'il ne fallait pas faire, et s'était débattu dans une espèce de rêve bruyant et agité." Samuel Karnish a trente-cinq ans, vit à New-York. C'est un éternel adolescent qui vit à moitié (et ce terme prendra tout son sens le moment venu), boulot effectué mollement (journaliste section sciences), amours ratés (mais franchement il le cherche, avec son attitude à la con. M'a un peu énervée, je dois dire ;o)), peu d'amis ou alors loin, appart pourri qui n'était il y a des lustres qu'un premier logement "en attendant de" et qui s'est éternisé, relations avec sa mère distendues, père décédé. Ce week-end là, il prend l'avion pour aller au mariage de son meilleur ami émigré au Texas. Il y rencontre Aaron et Magda, un couple d'Hassids. Leur relation part immédiatement sur une étrange base, et Sam, qui se déclare "à moitié juif" (par son père, en fait, donc pas juif) est comme fasciné par la foi de ses nouveaux amis. A sa manière bien particulière de perdant convaincu, il va partager quelque chose avec eux, et s'interroger au final sur le sens de l'existence... Un thème déjà souvent abordé, un héros caricatural et agaçant, une mollesse générale contagieuse : pourtant c'est un roman qu'on ne lâche pas et qui se termine exactement comme il a commencé, sans qu'on en sache réellement plus sur aucun point abordé. Mais entre-temps on a vraiment partagé quelque chose, et on eu l'impression de se heurter aux mêmes obstacles que le narrateur. Un peu comme si on avait eu une prise directe avec son âme, une sorte de communion, qui se déroule en toute légèreté (il y a beaucoup d'humour) et nonchalamment. A tenter Ed. Joelle Losfeld, 2009, 412 p. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Lazare Bitoun Titre original : The Here and Now (4° roman de Robert Cohen mais le premier traduit en français) L'avis de Sylvie. 29.04.2009 Je viens de tuer ma femme - Emmanuel Pons Il vient de tuer sa femme qui l'emmerdait depuis onze ans. Là tout de suite, ce qui le préoccupe, ce sont les faire-parts. Il doit absolument les écrire avant d'aller à la gendarmerie. Alors il va aller au village voisin à pieds (le paysage lui a toujours énormément plu, c'est beau la Normandie, c'est vrai) et acheter des timbres (faut être logique dans la vie, une chose après l'autre). Mais en cheminant lui vient l'idée de se confier à quelqu'un. Somme toute il est content, et plutôt fier de lui. Il cherche alors qui "mériterait" de recueillir ses confidences en exclusivité, pour se faire ensuite mousser dans les médias. Les personnes qu'il va choisir vont se révéler déstabilisantes.... "Il n'existe aucun remède contre la passionnée gentille" nous dit-il en confidence alors qu'il s'exaspère devant les gentils voisins si altruistes avec tout le monde. Cette phrase m'a fait rire, placée dans un autre contexte elle est criante de vérité. Le truc c'est que notre narrateur mouline sérieusement du bulbe, et qu'il se heurte à des interlocuteurs eux-mêmes très étonnants. L'ensemble mêle une noirceur prononcée à du pur comique, et le résultat est franchement sympathique. Un court roman qu'on lit d'une traite, amusés et enchaînés aux spirales de l'intrigue. Ed. Arléa, 2006 & 2009, 168 p. Merci Amanda ! L'avis de Laure. "Je suis propre. Ça me donne la fausse impression d'avoir les idées en place. Je ne suis pas dupe. J'avais pris une douche le jour où je me suis marié." (Rien à voir, private joke, pardon, mais parfois, c'est amusant ;o)) 28.04.2009 La maison d'Apre-Vent - Charles Dickens (2) "Pas d'ailes." La maison d'Apre-Vent est un roman épais et charnu qui grouille de vie et de péripéties; pour le moment, ma préférence va aux récits d'Esther à laquelle je me suis attachée de grand coeur. Il y a plusieurs aspects qui méritent d'être mentionnés, et l'humour de Charles Dickens en est un. Il y a pas mal de causticité (envers le système juridique anglais), de moquerie (envers certains personnages), de petites piques çà et là sur des sujets divers. Mais certains passages sont proprement hilarants (je me suis même surprise à glousser à haute voix), et voici à ce jour mon préféré. (Je visualise et j'entends la voix de François Rollin, et plus particulièrement le ton du roi Loth (Kaamelott) dans le personnage de l'infect M. Chadband) (M. Snagsby est par contre un fort brave homme, nanti d'une épouse tyrannique, c'est pourquoi sa réplique me plonge également dans l'hilarité !) M. et Mme Snagsby reçoivent donc les Chadband, et Guster est la bonne, souffrant de convulsions... "Là-dessus, Guster, qui guettait à la fenêtre de sa chambre, descend le petit escalier avec force frôlements et frottements comme un fantôme traditionnel et, faisant éruption tout émue dans le salon, annonce que M. et Mme Chadband ont fait leur apparition dans l'impasse. Comme la sonnette de la porte qui donne sur le couloir retentit aussitôt après, Guster est énergiquement incitée par Mme Snagsby, sous peine d'être instantanément replacée sous la garde de son saint protecteur, à ne pas omettre d'annoncer cérémonieusement les visiteurs. Ayant les nerfs mis en déroute par cette menace (alors qu'auparavant ils étaient en excellent état), elle mutile abominablement cet aspect de l'étiquette au point d'annoncer : "M. et Mme Plate-Bande, ou du moins je veux dire, comment-qu'y-s'appellent-déjà !" et de battre en retraite, éperdue de remords. M. Chadband est un gros homme jaunâtre, qui a un sourire gras et, dans l'ensemble, l'air d'avoir pas mal d'huile de baleine dans le corps. Mme Chadband est une femme austère, d'aspect sévère, silencieuse. M. Chadband se déplace mollement et pesamment, un peu comme un ours à qui l'on aurait appris à marcher debout. Il est très encombré de ses bras, comme s'ils le gênaient et qu'il eût préféré aller à quatre pattes; il a la tête en grande transpiration et n'ouvre jamais la bouche sans avoir au préalable levé sa grosse main, comme pour annoncer par ce signe à ses auditeurs qu'il va les édifier. "Mes amis, dit M. Chadband, la paix soit sur cette maison ! Sur le maître de céans, sur la maîtresse de céans, sur les jeunes filles et sur les jeunes gens ! Mes amis, pourquoi vous souhaité-je la paix ? Qu'est la paix ? Est-ce la guerre ? Non. Est-ce la discorde ? Non. est-elle jolie et douce et belle et aimable et sereine et joyeuse ? Oh oui ! Alors, mes amis, je vous souhaite la paix, à vous et aux vôtres." Du fait que Mme Sagsby prend un air profondément édifié, M. Snagsby juge assez opportun de dire Amen ! ce qui est bien accueilli. "Et maintenant, mes amis, poursuit M. Chadband, puisque j'ai abordé ce thème..." Guster se présente. Mme Snagsby, d'une spectrale voix de basse, mais sans quitter Chadband du regard, dit avec une netteté effrayante : "Allez-vous-en !" "Et maintenant, mes amis, dit Chadband, puisque j'ai abordé ce thème et que, suivant mon humble chemin, j'en tire la leçon..." On entend Guster murmurer inexplicablement : "Milsexanquatvindeux." La voix spectrale répète avec encore plus de solennité : "Allez-vous-en !" "Et maintenant, mes amis, dit M. Chadband, nous allons nous demander, dans un esprit d'amour..." Mais Guster réitère encore : "Milsexanquatvindeux." M. Chadband, s'interrompant avec la résignation d'un homme accoutumé à être persécuté et enveloppant mollement son menton dans son gras sourire, déclare : "Écoutons la jeune fille ! Parlez, jeune fille ! - Milsexanquatvindeux, s'il vous plaît, monsieur. Comme quoi qu'il voudrait savoir pourquoi que vous y avez donné un shilling, dit Guster, hors d'haleine. - Pourquoi ? répond Mme Chadband. Pour sa course !" Guster réplique qu'il "ézigue un shilling et huit pence, ou sans quoi il citera le client en justesse". Mme Snagsby et Mme Chadband se mettent en devoir d'exprimer leur indignation d'une voix aigüe, quand M. Chadband apaise le tumulte en levant la main. "Mes amis, dit-il, je me rappelle un devoir inaccompli hier. Il est juste que j'en sois châtié par quelque pénalité. Je n'ai pas lieu de murmurer. Rachel, payez les huit pence !" Tandis que Mme Snagsby, retenant son souffle, regarde fixement son mari, comme pour dire : "Tu entends cet apôtre !" et tandis que M. Chadband est tout luisant d'humilité et d'huile de baleine, Mme Chadband paie la somme. C'est l'habitude de M. Chadband (à vrai dire elle constitue le plus clair de ses prétentions) de tenir cette sorte de compte créditeur et débiteur dans les moindres détails et de l'afficher publiquement dans les circonstances les plus insignifiantes. "Mes amis, dit Chadband, huit pence, ce n'est guère; cela aurait pu sans injustice être un shilling et quatre pence; cela aurait pu sans injustice être une demi-couronne. Ah ! soyons donc joyeux, très joyeux ! Ah ! soyons donc joyeux !" Sur cette déclaration qui, par son rythme, semble être un fragment poétique, M. Chadband s'avance à grands pas vers la table et, avant de prendre un siège, lève la main en signe d'avertissement. "Mes amis, dit-il qu'est-ce que nous contemplons en ce moment, étalé devant nous ? Une collation. Avons-nous donc besoin d'une collation, mes amis ? Oui. Et pourquoi avons-nous besoin d'une collation, mes amis ? Parce que nous ne sommes que des mortels, parce que nous ne sommes que des pécheurs, parce que nous ne sommes que des êtres terrestres, parce que nous ne sommes pas aériens. Pouvons-nous voler, mes amis ? Non. Pourquoi ne pouvons-nous pas voler, mes amis ?" M. Snagsby, s'autorisant du succès de sa dernière intervention, se risque à déclarer sur un ton jovial et passablement entendu : "Pas d'ailes." Mais il est immédiatement réduit au silence par un froncement de sourcils de Mme Snagsby. "Je disais, mes amis, poursuit M. Chadband, rejetant et annihilant complètement la suggestion de M. Snagsby, pourquoi ne pouvons-nous pas voler ? Est-ce parce que nous sommes destinés à marcher ? En effet. Pourrions-nous marcher, mes amis, sans force ? Nous ne le pourrions pas. Que ferions-nous sans force, mes amis ? Nos jambes refuseraient de nous porter, nos genoux ploieraient, nos chevilles fléchiraient et nous tomberions sur le sol. D'où donc, mes amis, d'un point de vue humain, tirons-nous la force qui est nécessaire à nos membres ? Est-ce, demande Chadband, parcourant la table du regard, du pain sous diverses formes, du beurre obtenu par le barattage du lait qui nous est donné par la vache, des oeufs qui sont pondus par la poule, du jambon, de la langue, de la saucisse et autres denrées de ce genre ? Oui. Dégustons donc les bonnes choses qui sont disposées devant nous !" Les persécuteurs niaient qu'il fallût à M. Chadband un don particulier pour empiler de la sorte, l'un au-dessus de l'autre, ses escaliers verbeux. Mais cette remarque ne peut être accueillie que comme une preuve de leur résolution de persécuter, puisque tout le monde a dû constater par expérience que le style oratoire à la Chadband est largement répandu et fort admiré." (Traduction de Sylvère Monod, Editions Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1979) 27.04.2009 Toutankhamon - Nick Drake Nous sommes à Thèbes en 1324 avant J.-C.. Les Deux Terres sont placées sous le commandement suprême d'Ay au nom du roi Toutankhamon, trop jeune pour régner. Il a épousé sa demi-soeur la reine Ankhesenamon (fille de Nefertiti), et outre la main-mise d'Ay ils redoutent le général Horemheb, qui prendrait volontiers le pouvoir. Les temps sont incertains, le roi et la reine menacés. Ils font appel à Rahotep, membre des Medjay (sorte de police nationale), qui fut proche de Nefertiti. Il devra non seulement trouver qui leur envoie des objets effrayants mais aussi le serial killer qui sévit dans la cité... Le rythme est soutenu, l'intrigue prenante et l'écriture agréable : on ne sort pas le nez de ce thriller historique. Pourtant, des propos et une psychologie vraiment moderne dérange quelque peu. Je n'ai aucune idée de la civilisation égyptienne à cette époque mais Rahotep pourrait sans problèmes être un héros d'aujourd'hui, tant les concepts qu'il développe me semblent actuels. Il n'empêche que l'atmosphère écrasante de chaleur imprègne chacune de ces pages, et que les descriptions sont plutôt fines. Un mélange plutôt plaisant au final... Ed. Plon, 2009, 407 p. Traduit de l'anglais par Gérard Meudal Ce roman fait partie du cycle "Le Livre des Ombres" dont Nefertiti la Parfaite fut le premier tome (2006) 26.04.2009 Mademoiselle Gabrielle (Le technicien au projecteur dans la nacelle a passé la journée entière dans sa cage, filmé de mon hublot) C'était en novembre dernier, l'hôtel était réquisitionné pendant plusieurs jours, un matériel impressionnant était déployé un peu partout (tentes pour le catering, nombre de camions, des techniciens dans tous les coins, etc.), une chambre avait été tapissée, peinte, moquettée, et meublée spécialement selon des instructions très précises, le restaurant entièrement mis à disposition pendant deux jours. Le résultat, dans le film "Coco avant Chanel" c'est vingt secondes dans la chambre, le temps pour les acteurs d'entrer et de remettre un pourboire au groom, et un très joli plan de Mlle Tautou regardant la mer sur le balcon, puis, allez, quoi, une minute trente de la même passant une audition sur l'estrade du restaurant, chantant très mal une petite rengaine supposée légère. Quand je vois le temps passé, les moyens mis en oeuvre et le coût de l'opération, je me dis que vraiment, le cinéma c'est un truc à part ! Ceci dit le film est joli, et Benoît Poelevoorde un excellent acteur. 24.04.2009 Les enfants du Néant - Olivier Descosse C'est l'histoire d'un psychanalyste qui se reproche l'assassinat de sa femme : il se reconvertit alors dans la police, sorte de profiler à la française. Il se débat ici au milieu de meurtres sanglants d'adolescents, s'égarant de fausse piste en amours naissantes, tout en culpabilisant sans cesse de perdre le contact avec sa fille, elle-même adolescente... C'est un roman qui se lit très bien, prenant, on avance avec voracité et ce n'est pas déplaisant du tout, nonobstant le côté gore. Mais parvenue aux trois quarts j'ai décroché, les facilités sur lesquelles je passais aisément se transforment en énormités, l'épilogue flirte (voire plus si affinités) avec le ridicule : non, vraiment, je ne peux pas adhérer. Ed. Michel Lafon, 2009, 436 p. Cathulu est bien moins sévère, Hilde a apprécié. 23.04.2009 L'ombre en fuite - Richard Powers "Tout ce qu'on peut décrire, on peut le reproduire" Deux narrations entremêlées dans ce roman : l'une concerne Taimur Martin, pris en otage à Beyrouth et dont la captivité durera de longues années; narration à la deuxième personne du pluriel pour nous plonger dans cette succession de jours où l'esprit humain rencontre la folie à force de creuser en lui. L'autre nous entraîne à la suite de Adie Klarpol dans un projet de réalité virtuelle vertigineux. Cette seconde narration est extrêmement ardue, pleine de termes techniques, d'abstractions, d'opacités et de dialogues congrus au débit précipité. Je dois reconnaître que je ne dois qu'à l'immense estime que je porte aux deux autres romans de Richard Powers que j'ai lus de m'être accrochée comme une folle pour venir à bout de ce roman. J'ai avalé des pages et des pages sans savoir très bien où on m'emmenait, sans dégager un sens de ce que je lisais. Ma confiance était totale, je savais qu'à un moment la lueur que j'entr'apercevais dégagerait son ampleur, que je pendrais mes marques. Par exemple la relation exacte entre Spiegel, celui qui invite Adie à les rejoindre dans leur projet monumental, Adie et Ted ne prend véritablement sens qu'aux environs de la 200° page, avec la rencontre : "Et c'est ainsi qu'un mois d'octobre, Spiegel, alors dans sa vingtième année, avait éprouvé un choc à l'écoute d'une jeune fille au nez retroussé, à la tête hirsute, assise au fond de la salle, qui venait en classe sur des rollers, vêtue d'un T-shirt tye and dye. Elle disait "Sorti de la Nature, je n'emprunterai plus ma forme corporelle aux choses naturelles". Ces mots étaient magnifiques, du moins Spiegel le supposait-il. Et la jeune fille l'était presque, ainsi en avait-il décidé. Mais la manière dont elle avait dit ces vers : voilà ce qui avait lancé le mandat d'amener, décidé de la mise sous écrou, prononcé la condamnation à perpétuité. de sa bouche s'était écoulé un filet discret de gadgets prodigieux, créatures minuscules et mobiles si complexes de petitesse que chaque génération se demandait, et se demanderait encore, comment leur inventeur avait réussi à y introduire un ressort." Ils sont toute une bande de techniciens (informaticiens, mathématiciens, artistes, etc.) de génie à travailler comme des fous sur une "caverne" : Une pièce à l'intérieur de laquelle ils construisent un environnement en plusieurs dimensions, capable de réagir à l'interaction d'un humain, au point de vue visuel, odorant, sonore, tactile. Pendant longtemps on le voit connoté science-fiction, jeu, divertissement (et la bande de fous furieux du projet ne nous incite pas à plus de considération), mais peu à peu d'autres applications émergent (comme une Chambre Thérapie permettant des désensibilisations extraordinaires !) - et on fait toujours le parallèle avec Taimur dans son terrible isolement - et puis l'épilogue nous glace tout autant qu'Adie. Il est des applications pratiques que l'on n'avait pas anticipées... Je ne comprends pas bien, je l'avoue, la raison d'un style aussi ardu la majeure partie du temps, les évènements politiques majeurs "à reconnaître" sans être jamais cités nommément (années 80-90, chute du mur de Berlin, par exemple), l'attachement à nos personnages qui prend tant de temps à se mettre en place, la réflexion profonde sur l'Art qui reste peu accessible... Assurément ce n'est pas un roman Grand Public, je reste plutôt désarçonnée la dernière page tournée. Je pense que c'est un roman pour lequel je ne suis pas à la hauteur :-D Ed. Le Cherche Midi, avril 2009, Collection "Lot 49" Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Yves Pellegrin Titre original : Plowing The Dark (2000) Les avis d'Anna Blume, de Keisha, d'Amanda, Leilonna, 22.04.2009 La maison d'Apre-Vent - Charles Dickens (1) Me voici bien présomptueuse à carrément créer une nouvelle catégorie "Autour de Charles Dickens", alors que je n'ai, à ce jour, absolument rien pour la remplir; mais c'est que parfois, une rencontre est nimbée de magie, et l'évidence s'impose : Dickens m'accompagnera désormais jusqu'à la fin de ma vie (et quelle joie que ces milliers de lignes à ma disposition). Ce n'est pourtant pas la première fois que je le lis, mais sans doute le temps n'était-il pas venu. C'est dans Duma Key de Stephen King qu'il est fait allusion à un personnage de Bleak House, et une envie irrépréssible m'a prise de le lire (ce qui prouve que l'envie peut surgir du plus inattendu). Pour m'entourer du maximum de plaisir, j'ai décidé de le lire dans La Pléiade, traduit et annoté par Sylvère Monod. Au stade de lecture où je suis arrivée (chapitre XXXV), je me dit qu'il me sera vraiment difficile d'en faire un billet, tant j'ai la sensation de ne pas être à la hauteur de tout ce qu'on pourrait (et devrait ?) dire à propos de ce roman. Mais rien ne m'obligeant à faire ce dont je n'ai pas envie, je choisis l'option de deviser au fil de ma lecture, sur différents points soulevant mon intérêt. Et j'ai aujourd'hui envie de parler de quelques détails de la traduction. Le titre, d'abord, est longuement disséqué dans la préface. Il faut savoir que "bleak" est porteur de quatre sens distincts : 1. pâle, maladif 2. nu, exposé, battu des vents 3. froid, glacial 4. sans joie, lugubre. Certaines traductions ont choisi l'option de garder le titre original, lésant ainsi le lecteur français. Après de longues recherches, c'est La maison d'âpre-Vent (A majuscule avec accent circonflexe, ce que je ne sais pas faire sur mon clavier) qui sera validé par la bibliothèque de La Pléiade. Toute la préface est déjà passionnante, parce qu'elle dissèque les points délicats d'une traduction, dans le seul but que le lecteur francophone reçoive le même choc devant la traduction que l'anglais devant le texte. Mission impossible, s'il en est ! Ainsi par exemple, Hortense, la servante française (d'Avignon ou de Marseille, nous dit Dickens) de Lady Dedlock s'exprime-t-elle dans un anglais hérissé de gallicismes, c'est-à-dire de transpositions littérales d'expressions idiomatiques françaises (ou que Dickens imagine être telles); il est impossible d'en donner une idée exacte en français. Sylvère Monod s'éverture donc à trouver autre chose un léger surcroît de raideur, de discrètes singularités d'un autre ordre et, à deux ou trois reprises, en désespoir de cause, une annotation. Un autre exemple qui a provoqué mes gloussements, est le passage déclinant les "ullité" et 'oussif". Je reproduis le premier dans son intégralité, avec son annotation : "Nous avons ensuite Lord Bullité, qui jouit d'une réputation considérable dans son parti, qui a été au pouvoir et qui déclare à Sir Leicester Dedlock après dîner, avec beaucoup de gravité, qu'il ne voit vraiment pas où l'on va à l'époque acutelle. Un débat n'est plus ce qu'un débat était autrefois; la Chambre n'est plus ce que la Chambre était autrefois; même un Cabinet n'est plus ce qu'il était jadis. A supposer que le gouvernement actuel soit renversé, il découvre avec stupeur que la Couronne, pour former un nouveau ministère, serait limitée à un choix entre Lord Cullité et Sir Thomas Dullité (à supposer qu'il soit impossible au duc de Fullité de marcher avec Gullité, comme il y a tout lieu de le supposer par suite de la rupture résultant de l'histoire de Hullité). Alors, en donnant à Jullité l'Intérieur et le poste de chef de la majorité à la Chambre des Communes, l'Echiquier à Kullité, les Colonies à Lullité et les Affaires Etrangères à Mullité, que fera-t-on de Nullité ? On ne peut lui offrir la présidence du Conseil privé : elle est réservée pour Pullité. On ne peut pas le mettre aux Eaux et Forêts, qui suffiront à peine pour Quillité. Que s'ensuit-il ? Que le pays est naufragé, perdu et démoli (ce qui devient manifeste au regard patriotique de Sir Leicester Dedlock), parce qu'on ne peut pas caser Nullité ! " " La série alphabétique Boodle, Coodle, etc., aurait un aspect de la farce si elle n'avait une intention symbolique et satirique. Elle a pour objet d'aboutir à Noodle (qui signifie "Nouille", mais le soucis de l'euphonie et la crainte d'accidents de parcours ont fait préférer "Nullité")." Je trouve qu'il y a là un humour fou de la traductrice ;o) Mais d'une manière générale il y a également beaucoup d'humour chez Charles Dickens... A suivre... 21.04.2009 Roi du Matin, Reine du Jour - Ian McDonald Que l'Irlande soit magique, on le sait tous plus ou moins. Ce qu'on connaît moins c'est le Mygmus, très difficile à expliquer en quelques mots, et pourtant élément central de ce roman. Disons que les mythes proviennent de l'inconscient collectif, et s'accumulent en un endroit (le Mygmus) que seules certaines personnes sont capables de percevoir (avec des lunettes spéciales, qui offrent une vision des bords des mythes). Quelques très rares autres personnes peuvent interagir avec cet autre monde, et notamment donner incarnation à différents mythes (les phages par exemple) pour leur plus grand effroi... Trois époques différentes et trois femmes : nous commençons en 1913 par Emily Desmond, puis la génération de sa fille (Jessica Caldwell, un sacré numéro !) et enfin Enye MacColl de nos jours, la petite-fille de Jessica. Emily vit près du bois de Bridestone, et entend l'appel des lutins et des fées. Par le biais de son journal intime, croisé avec celui de son père, nous sommes pris dans un tourbillon fortement teinté d'humour, des photos attestent sans aucun doute la présence physique de l'Ancien peuple, ceux qui vivent à jamais, à ses côtés. Son père, astronome, se pique de la nature extra-terrestre d'une comète en approche de la terre (ce qui va le discréditer et entraîner sa ruine). Jessica est une jeune fille rebelle et farouche, elle jure comme un charretier et ment en permanence comme un arracheur de dents. Enfin Enye est une jeune femme moderne et bien trempée, adepte des arts martiaux. Le fil rouge est la psychologie, incarnée en un patricien, proposant une interprétation concrète (le secret d'Enye retentit comme un gong !) ou offrant simplement une alternative au Merveilleux. C'est un roman profond, fortement teinté de Fantasy mais ne se limitant aucunement à ce genre, qui lace et entrelace son intrigue à l'Irlande et à ses mythes, mais propose également de superbes portraits de la féminité à plusieurs étapes de la vie. C'est beau et impressionnant, d'une maîtrise folle. Prix Philippe K. Dick et Prix Chimérique ! (Peu décerné, le second ;o)) Ed. Denoël, Collection Lune d'encre, 2009 480 p. Titre original : King of Morning, Queen of Day (1991) Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Pierre Pugi La critique du Cafard Cosmique, l'avis de Laure. 20.04.2009 Kaamelott : Les Bandes Dessinées L'armée du Nécromant. Ceci est la première Bande Dessinée dérivée de la série télévisée, contemporaine du Livre I et inédite. L'histoire est mignonne, rien d'extravagant : des morts-vivants déboulent un par un au château, on les zigouille facilement jusqu'à ce que la Dame du Lac mandate Arthur pour partir en mission contre le mal; ils rencontreront alors le Nécromant, et en triompheront avec pas mal de chance extérieure... Bon, rien de palpitant, mais plusieurs choses font très plaisir : Retrouver nos personnages préférés sous forme de dessin (certains sont plus ressemblants que d'autres), retrouver leurs gimmicks ("On va tous mourir" de Bohort) (pas de "C'est pas faux" par contre), retrouver leur verve haute en couleur ("barrez-vous" etc.) et puis surtout la qualité de l'objet. Cette BD est belle, grande, un objet à conserver précieusement par les fans ! Ed. Casterman, 2006, 48 p. Les Sièges De Transport "On serait pas tombés sur du taré, des fois ?" Je ne sais plus dans quel épisode il est fait brièvement mention des Sièges de Transport (à un moment on les voit dans la salle aux trésors, et Perceval reconnaît qu'ils ne servent plus à rien, étant donné qu'il les a rassemblés...), et bien en voici l'histoire. Et quelle histoire ! Tandis que Perceval et Karadoc feront une fois de plus ânerie sur ânerie en toute désinvolture, le roi a fort à faire pour se faire aménager un bureau... Accessoirement une invasion ennemie sera repoussée, mais vraiment par hasard... On retrouve le dynamisme et le sel de ce qui nous fait tant rire dans Kaamelott : des tonnes de mauvaise foi et d'emportement, des couillons ahurissants de débilité, des dialogues au petit poil qui nous font entendre les voix des personnages, et une chute parfaite : c'est une réussite, BD indispensable ! (Et toujours aussi bel objet). Ed. Casterman, 2007 L'Enigme du coffre L'or n'arrive plus à Kaamelott. Lancelot est chargé d'aller voir à la mine ce qu'il se passe, Perceval et Karadoc se portent volontaires pour l'accompagner, avant d'avoir compris que cela pouvait comporter quelque danger. Une fois sur place, et rejoints par Arthur et Léodagan, ils vont devoir parcourir un chemin plein d'embûches pour accéder à la salle du trésor... Une aventure passionnante dans laquelle notre duo favori nous amuse beaucoup : Perceval et Karadoc apporteront une vraie contribution, un peu malgré eux comme toujours (mais que ferait-on sans eux ?!). Cette fois, la nature même de l'aventure aurait été fort ardue à proposer en épisode télévisuel, et c'est un vrai plus de pouvoir la proposer sous forme de dessin : une créature aquatique, des pièges de toute part. Je recommande ! Ed. Casterman, 2008 Scénario : Alexandre Astier Dessin : Steven Dupré Couleurs : Benoît Bekaert Un phénomène, quand même, cet Alexandre Astier : il fait tout. Il imagine, crée, écrit (scénario, dialogues, tout quoi) (et seul), il compose la musique, il met en scène, il joue le personnage principal, il fait le montage... Réellement impressionnant. 18.04.2009 Oh ! Un tag ?! Anne l'a vu chez Cécile, qui l'avait vu sur les Chroniques du plaisir (et l'a adapté) et comme la notion de plaisir est très prononcée chez moi... Un petit tag ! Un plaisir des yeux ? Un vrai sourire qui ne s'adresse qu'à moi Un plaisir que l'on partage ? Un gâteau fait maison réussi (aussi rare que le beau temps à Cabourg) Un plaisir d'enfance ? Une partie de 1,2,3 soleil avec tous les gamins de la rue Un plaisir odorant ? Un plateau de fruits de mer Un plaisir égoïste ? Mes cigarettes dont je demeure l'esclave Un plaisir de l'oreille ? Mon fils qui chantonne sans raisons Un plaisir charnel ? Ils sont privés Un plaisir inconnu ? Etre mince Un plaisir du goût ? Les bulles d'un Cristal Roederer Un plaisir anachronique ? Revoir un camarade de classe Un plaisir qui ne coûte rien ? Penser à quelqu'un Un plaisir honteux ? Souffler quand les invités sont partis Un plaisir hors de prix ? Un trois étoiles Michelin Un plaisir défendu ? Acheter des livres au lieu du reste Un plaisir surestimé ? Rencontrer des vedettes Un plaisir à venir ? Rencontrer Cathulu ! Un plaisir du toucher ? Crever du papier bulle Un plaisir de l'esprit ? L'humour Un plaisir narcissique ? Des cheveux lissés Un plaisir simple ? Le bruit des vagues J'aimerais connaître vos petits plaisirs, mais il faut que ce soit volontaire :-D 17.04.2009 Kaamelott : Au coeur du moyen-âge Tome I - Eric le Nabour "Puisant dans la source sans fond de la légende arthurienne, Kaamelott reconstruit un énième monde parallèle où il nous entraîne et qui, pourtant, ne cesse de demeurer arthurien." La légende arthurienne... Rien que de prononcer ces mots fait rêver, on la connaît tous plus ou moins (ne serait-ce que parce qu'on l'étudie en classe à un moment ou à un autre), à notre disposition se tiennent de forts nombreux ouvrages, romans, adaptations, films, essais, des plus sérieux aux plus saugrenus, et Kaamelott en fait désormais (et depuis quelques temps, je me réveille un peu tardivement sur le coup) partie intégrante. Au cours des années, j'ai lu Chrétien de Troyes (pas tout mais pas mal), Stephen Lawhead (le premier tome du cycle de Pendragon, mais à l'époque j'avais trouvé ça plutôt indigeste), Marion Zimmer Bradley (le premier tome des dames du lac, mais à l'époque j'avais trouvé ça bien cul-cul), vu Merlin l'Enchanteur de Walt Disney (j'étais petite) et Sacré Graal des Monthy Python (je n'en ai jamais raffolé). Bref, j'avais une petite idée du sujet de Kaamelott, mais comme je n'ai pas encore trouvé l'auteur capable de me faire vibrer avec les légendes arthuriennes*, je picorais d'un oeil. Et puis parfois le moment est venu, en famille nous avons décidé de regarder l'intégralité des cinq saisons (on dit Livres) de la série dans l'ordre : ça change tout. Et il est d'ailleurs amusant de noter que l'enthousiasme des uns faiblit au moment où débute réellement le mien. Les trois premiers livres, en gros, c'est du gag, du gag, du gag, sans progression scénaristique (mais c'est très drôle). A la fin du troisième déjà, s'ébauche un début de progression dramatique, le quatrième voit enfin nos héros s'animer et se tendre vers leurs destins respectifs. Le Livre V est sublime, à voir dans sa version Director's cut, en huit longs épisodes où l'on peut matériellement sentir la tristesse s'abattre lentement : épilogue à tuer à la hâche le monde entier parce qu'on ne sait pas QUAND on pourra voir le Livre VI, qui consistera de toute façon en une préquelle, alors attendre 2012 et la sortie du film cinéma... En serais-je capable... Une certaine amertume colore mon esprit actuellement. Bref, je me suis vraiment fortement attachée à ce petit monde, j'apprécie beaucoup les documentaires en bonus de chaque DVD, et donc très naturellement j'ai eu envie de lire cet ouvrage de Eric Le Nabour qui lie et explique la série avec la vérité historique et la légende (et acheté aussi le tome 2, et les BD, bref, une nouvelle addiction, chers Happy Few, comme dirait Fashion ;o)) Alors Arthur a-t-il existé ailleurs que dans l'imaginaire collectif ? Eric Le Nabour penche pour le oui, Martin Aurell qui signe la préface (tous deux historiens) se contente sagement de poser la question (pour Merlin, c'est non). Mais : "Une question [...] lancinante : si Arthur - dont nous croyons pouvoir affirmer qu'il a bien existé historiquement - n'a été qu'un petit chef de guerre du VI° siècle, s'il n'a pas laissé davantage de traces dans l'Histoire, pourquoi dès lors lui attribuer autant d'importance ? Pourquoi en faire un personnage de légende dont la mémoire a franchi les siècles et fascine tant les Européens d'aujourd'hui ? La disproportion entre le manque de renseignements le concernant et l'ampleur du phénomène arthurien dès la fin du XII° siècle n'est pas le moindre de ses mystères." Alors si vous avez envie de plus de renseignements sur la façon de vivre au moyen-âge, de connaître la place des femmes dans la société de l'époque (pas si congrue), de suivre les légendes arthuriennes au fil des narrateurs, si vous aimez les anecdotes, bref, si vous avez envie de prolonger l'univers de la série, ce livre vous y aidera. Simple, plaisant, agréable. Ed. Perrin, 2007, 206 p. * Je suis ouverte à toute suggestion de romans ! 16.04.2009 17 Kingsley gardens - Richard Mason Londres, 2004. Joan McAllister a quatre-vingts ans, et depuis quelques temps elle voit des pédales lui apparaître, qui sont alors, par le subtil jeu de clins d'oeil et de tapotements des pieds, l'instrument qui lui permet de modifier ce qu'elle voit. Elle peut ainsi se retrouver dans son passé, changer les meubles ou rejouer du piano, ce que ne lui permettent plus ses mains déformées par l'arthrite. Le grand âge l'a également beaucoup diminuée physiquement, et pour sa fille, Eloise, il n'est pas question de la prendre à la maison. Elle lui déniche donc la crème des maisons de retraite de luxe. Avant de l'y installer, elles partent toutes deux en vacances en Afrique du Sud, où Joan a passé son enfance. Elle y trouvera le journal intime de sa grand-mère, qui l'atteindra beaucoup par son récit de la guerre des Boers. Ce sont les derniers moments de Joan que le lecteur peut partager tout au long du roman, en alternance avec la vie (et l'avis) de sa fille, qui se débat dans de gros soucis professionnels. On se demande pendant pas mal de temps où on va, un peu l'impression que tout est dit et ne va faire que se répéter. Mais en fait les évènements sont nombreux, consistants, peut-être même trop. L'histoire est touchante et évoque pas mal de choses, la vieillesse, les maisons de retraite, l'amour filial, l'Afrique du Sud, la sénilité, un petit jeune de quinze ans qui passe par là et devient le meilleur ami de Joan, la musique, j'en passe. C'est un roman qui parvient à toucher ou à faire sourire par moments, mais sur la force seule de son propos. L'écriture ne propose rien, elle relate, transparente. Je me rends compte que je n'y puise plus vraiment de plaisir. Ed. JC Lattès, 2009, 466 p. Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Sylvie Schneiter 15.04.2009 La Saga Mendelson Tome 1. Les exilés - Fabrice Colin Editée en Jeunesse aux éditions du Seuil, cette saga Mendelson s'adresse néanmoins à un lectorat de grands ados, au minimum. Fabrice Colin a rencontré Joyce Mendelson alors qu'il n'avait pas vingt ans, dans le cadre d'un programme d'échange linguistique. Ils sont devenus d'indéfectibles amis et il est entré dans le cercle plutôt fermé des fidèles de la famille. Il a travaillé plus de dix ans à La Saga Mendelson, à partir des récits des membres de la famille, de journaux intimes, correspondances et autres documents d'archives. Ce premier tome démarre avec Isaac et Batsheva, à Odessa. Printemps 1895, naissance de leur fils, David, suivi en février 1899 par leur fille Leah. Isaac est horloger (un très bon horloger), pieux, droit, mais aussi très inquiet (de nature, et en raison du climat historique). En 1905, après la mutinerie du Potemkine, il embarque sa famille sur les routes, vers Vienne. C'est le début d'un exil violent et effrayant... La famille Mendelson a vécu mille vies, rencontré des gens incroyables, subi des choses terribles. La plume de Fabrice Colin les anime sous nos yeux, sa narration dans laquelle il insère des entrevues avec les témoins qu'il a retrouvés, des extraits du journal intime de David, ses propres déambulations dans Vienne de nos jours, tout concourt à nous river aux pages. On n'en revient pas de lire ce qu'écrivit David le 8 octobre 1908, ce jeune Adolf qui déboule dans sa vie. On se réjouit (un peu trop vite) lorsque commence l'aventure Hollywood, on a l'impression de redécouvrir avec eux des évidences, les choses de la vie. On s'attache lentement, mais durablement. C'est le genre de livre duquel on sort un peu fiévreux, à des années lumière de l'endroit où on s'était installé pour lire. Ce premier tome s'achève avec la fin des années Los Angelès, ça va être vraiment difficile d'attendre le mois de novembre maintenant pour continuer à vibrer avec la famille Mendelson ! Ed. Seuil, 16 avril 2009, 276 p. Tome 2. Les insoumis à paraître en novembre 2009 Tome 3. Les fidèles à paraître au printemps 2010 Merci à Lily qui m'a permis de le lire en avant-première ! (En librairie le 16 avril) On peut lire les premières pages ICI. Les avis de Cathulu et d'Incoldblog (avec en prime chez ICB une interview de Fabrice Colin) 14.04.2009 Le remède et le poison - Dirk Wittenborn "Il est difficile de penser à deux choses en même temps, surtout quand l'une des deux est : Suis-je fou ?" C'est l'histoire d'une grande famille, de 1951 à 1994, aux États-Unis. Will Friedrich, le père, est psychologue et en 1951, quand nous le prenons en route, déjà père de famille, il a le projet de fabriquer le médicament ultime, l'anti-dépresseur efficace et révolutionnaire (il faut dire qu'à l'époque, les traitements contre les maladies mentales sont effarants !). L'étude qu'il met en place avec une collègue va comporter un élément sacrément perturbateur en la personne de Casper Padrak : il est déjà fou, vraiment cintré, avant de prendre part à l'étude. Et du genre le plus dangereux, le brillant, QI qui pète les scores et autisme avéré. Le produit fonctionne, pour tous les participants, et pendant quelques temps c'est une période bénie. Puis survient le drame, qui modifiera et pèsera sur la vie de la famille Friedrich pendant des décennies... Un roman tout à fait réussi dans lequel on s'immerge profondémment. Le ton est original, alterne les passages comiques, incongrus et plus sérieux. Will est fascinant, sa famille étonnante, leur vie conditionnée par des substances de toute sorte. Il se passe toujours quelque chose, on passe de l'un à l'autre, l'atmosphère des différentes périodes (années 50, 60, 90) est brillamment rendue, on s'attache à tous les personnages. Il y a un petit côté Kate Atkinson qui tient à un certain humour basé sur l'inattendu, et à un rythme sautillant que j'apprécie toujours, en même temps que du Irvin D. Yalom pour l'imbrication permanente de la psychologie, tout le temps. Lorsque ça s'achève, on est pas mal frustré parce que plusieurs points n'ont pas eu leur réponse (pourquoi, bon sang de bois, pourquoi lui a-t-il appris à nager ?), ou peut-être simplement parce que quand c'est bien comme ça, s'arrêter est toujours insatisfaisant... Ed. Seuil, 2009, 417 p. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun Titre original : Pharmakon 13.04.2009 D'autres vies que la mienne - Emmanuel Carrère "Le lendemain, au petit-déjeuner, elle a ri, vraiment ri, et m'a dit : je te trouve drôle. Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l'amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d'instance de Vienne, c'est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J'ai bien résumé, c'est ça, l'histoire ? J'ai confirmé : c'est ça." C'est un livre dont on a abondamment entendu parler dans les médias, et souvent cela peut ôter toute envie de s'y intéresser. Ce serait vraiment une erreur, car ce livre est bon, et même mieux que ça. Emmanuel Carrère a été le témoin, à quelques mois d'intervalle, de deux évènement tragiques, il les relate ici avec une exquise pudeur et une grande simplicité. Il n'y a aucun effet de manche, pas d'esbroufe, pas de leçon non plus, c'est un témoignage, un livre écrit pour des petites filles qui ont vécu une chose terrible et qui, peut-être, devenues adultes y trouveront un peu de réconfort. C'est un livre qui touche profondémment, qui émeut, qui remue, mais ce n'est pourtant pas un livre triste. Il parle de la mort d'une petite fille, et de celle d'une jeune maman, c'est douloureux, mais il parle aussi beaucoup de l'auteur, de ce en quoi il croit, des théories auxquelles il adhère par rapport à la psychanalyse et au cancer, et toute une partie sur le tribunal d'instance qui est franchement passionnante. Ce livre va même plus loin encore que tout ça, il brasse en fait l'essence même de la vie, il en effleure le sordide, en magnifie la beauté, qui se niche souvent dans de très petites choses. Il s'en dégage une grande dignité, une douceur... Un livre marquant. Ed. P.O.L., 2009, 310 p. "Il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n'arracheront pas à leur condition." 10.04.2009 Mémoires d'un Maître Faussaire - William Heaney Voici typiquement le genre de roman trompeur, dans le bon sens du terme. Paré de légèreté et aussi limpide à lire qu'une bonne grosse tranche de détente, il n'en délivre pas moins un message clair sur la marche du monde, et sur la souffrance en général. Il paraît tout couillon avec ses chapitres courts et bien ordonnés, mais s'offre le luxe de nous narrer plusieurs histoires en une (avec intime mélange de passé et de présent), un fort message politique, et nous propose un très beau portrait, fouillé psychologiquement, de son héros, William Heaney. La 4° de couv nous indique de suite qu'il s'agit du pseudonyme d'un grand écrivain anglais, et il n'y a pas à chercher bien loin pour qui l'a déjà lu (ça, et puis le fait d'être édité chez Bragelonne et traduit par Mélanie Fazzi ;o)) : Graham Joyce. Alors qui est William Heaney ? Au départ, tout sympathique qu'il paraisse, des propos comme : "Personnellement, Jane Austen me débecte. Je ne peux pas en lire une ligne sans l'entendre récitée par une voix suraigüe de pourceau méprisant. Emily Brontë, je voudrais l'attirer chez moi pour l'embrasser sur ses lèvres minces, mais Austen, jamais." peuvent hérisser, mais on apprend très vite à le connaître et à l'apprécier. Je le laisse d'ailleurs se présenter : "- Je dirige une organisation pour la jeunesse. Ou quelque chose qui s'en approche. - Et quoi donc ? - Un organisme qui en chapeaute plusieurs autres. Je représente plusieurs organisations auprès du gouvernement et des organismes officiels, ce genre de choses. - Et ça consiste en quoi ? - On fait du lobbying pour obtenir des changements, on participe à des comités de financement. Vous voyez ? - Non, pas trop." ... D'autant qu'il s'occupe par ailleurs d'écrire des poèmes endossés par un autre (avec un grand succès), et vend des livres et manuscrits rares, comme loisir (sans s'en enrichir, du tout. Il aime aider une certaine association...) Des faux, évidemment. Il est également divorcé, père de trois adolescents, membre d'un trio de buveurs de pub, et ah, surtout, il voit des démons. "Combien de coïncidences sommes-nous prêts à tolérer, de hasards extraordinaires, de coups du sort, quel degré se synchronisme, combien d'étranges corrélations serons-nous prêts à ignorer avant de lever enfin les bras au ciel et d'affirmer que les causes et les effets ne sont pas le seul jeu de l'univers ? Quand admettrons-nous que la rationalité est simplement un outil que nous inventons pour nous aider à avancer ? Une carte et une boussole ne permettent pas de repousser la nuit. Combien de progrès scientifiques désastreux faisons-nous avant d'arrêter de les baptiser progrès ? Quand cessons-nous de faire comme si la raison instrumentale n'avait pas de face sombre ?" C'est tout l'objet du roman, peut-être, de définir ce qu'est un démon et ce que voit Heaney. En tous les cas on le suit avec un immense plaisir dans les rues de Londres, on s'amuse beaucoup, et on se fait cueillir, comme toujours avec Graham Joyce (ou peut-être y suis-je particulièrement sensible) par l'émotion; ici avec le cahier de Seamus, ses rapports avec ses enfants, la scène où il revoit Mandy, ou ce simple passage (quelle beauté !) : "J'étais furieux contre lui et contre toute la saleté de ce monde. Je sondai la dureté de mon propre coeur et observai cette grande capitale où nous n'avons ni meneurs ni figures à admirer. Nos ministres sont des fraudeurs, des menteurs et des escrocs dont la seule idéologie consiste à s'accrocher au pouvoir; nos commerciaux sont des loups qui festoient de sang et d'os; nos religions s'attaquent aux petits enfants et nous nourrissent d'histoires cauchemardesques; nos médias nous empoisonnent par le consumérisme, hideux ver gonflé qui mange sa propre queue; nos stars du foot battent leurs femmes et violent des jeunes filles; nos vedettes de cinéma et nos mannequins sont des camés et des ivrognes; nos poètes sont obscurs. J'enrage ! J'enrage ! Quand je vois gaspiller la vie des gens ordinaires. Celles de jeunes hommes et femmes aussi faibles que moi, victimes des drogues qui envahissent les quartiers défavorisés de la nation; des sans-abri qui errent comme des spectres; des gens qui mangent pour oublier et s'abrutissent de mauvais programmes télé; de jeunes soldats courageux sacrifiés dans les déserts pour l'ambition d'individus possédant d'obscènes fortunes. Comme j'enrage ! Et je pleure ! De voir la vie ainsi bradée ! Et je ne possède comme antidote, perdu parmi ces dirigeants qui n'en sont pas, ces démons cachés dans l'âme des hommes et des femmes, que ma rage et mon humanité." 334 p. L'avis de SBM, 09.04.2009 Histoire de Lisey - Stephen King Je devrais parfois me fier à mes premières impressions; à sa sortie, je me suis bien sûr précipitée sur ce roman et me suis cassé les dents : après avoir laborieusement lu la première partie, j'ai baissé pavillon en me disant on verra plus tard. Plus tard, ce fut maintenant, dans la foulée de Duma Key qui m'imposait de rester dans l'univers de SK, on le quitte pas comme ça. Mais non, ça ne marche pas plus, même après avoir relu la première partie et patiemment subi le reste. Ce n'est pas que Lisey soit antipathique, cette veuve du célèbre écrivain Scott Landon dont elle a partagé la vie pendant vingt-cinq ans a tout de la mère courage : pas bien futée (dit-elle) mais opiniâtre, courageuse, volontaire, et toute prête à écouter ses voix intérieures et à accepter une réalité annexe. Mais sacrebleu (pour rester polie, j'utiliserais plutôt le mot en "b", mais bon) quelle plaie cette écriture ! Tout couple a son langage intime, j'en suis on ne peut plus d'accord, ses expressions qui signifient pour une poignée d'élus tout autre chose que leur sens courant, ou ses néologismes. Mais les subir à longueur de pages, toutes les trois lignes pendant 565 pages, moi ça m'a profondément gonflée. Non, je n'y ai pas vu du tout le roman personnel et intime décrit un peu partout, les sources de la création ou le roman Fantastique que tant d'autres ont célébré. Non, je n'ai pas eu peur, pas eu envie d'aller voir derrière le pourpre, pas adhéré à ces sauts incessants dans le passé. Oui, j'ai trouvé ce roman maladroit et pataud, pénible et décevant. (Par contre, j'ai aimé page 463 quand il parle de "crétins surinstruits et ambitieux qui ont perdu le contact avec la quintessence des livres et de la lecture"...) Ed. Albin Michel, 2007, 565 p. Traduction de Nadine Gassie Les enthousiastes : Arsenik, Laiezza, Thom... 08.04.2009 Duma Key - Stephen King "Je ne tiens pas à penser tellement à l'art, voyez-vous. Je n'ai pas envie d'en faire la critique. Ni d'assister à des symposiums, d'écouter des conférences ou d'en discuter dans les soirées mondaines - même si parfois mes obligations professionnelles m'y contraignent. Ce que je veux, c'est m'agripper le coeur à en tomber par terre quand j'en vois." "Duma Key" a été écrit entre février 2006 et juin 2007 : j'ai vraiment eu un coup au coeur en tombant dessus en librairie. J'étais persuadée que Stephen King avait raccroché, que l'écriture et lui c'était terminé. Est-ce que c'est son meilleur roman ? Non. (Pour moi, ça restera la série "La Tour Sombre" à jamais). Est-ce que c'est bien ? Je veux mon neveu. A partir du moment où j'ai posé les yeux dessus, jusqu'au dernier mot de la postface ("Et vous mon vieil ami, Lecteur fidèle; toujours vous.") (moi je serai toujours toujours toujours là, comme lectrice fidèle) j'ai vécu des heures enfiévrées et enchantées. Ravies. Emportées. Notre héros s'appelle Edgar Freemantle. Il a la cinquantaine, vient de subir un effroyable accident qui l'a amputé du bras droit, et l'a laissé aphasique, très perturbé et immensément en colère devant la douleur et la diminution. Pour parfaire le tableau sa femme le plaque, et le voici en train de mettre au point sa sortie définitive. Mais son psy lui propose un deal , attendre au moins une année (pour ne pas que ses proches payent la culpabilité au prix fort), et la passer en changeant radicalement de vie. D'endroit, dans un premier temps (au soleil et au calme), et en reprenant une activité qui lui fasse plaisir. Il se souvient qu'il crayonnait, par le passé. Ce sera donc le dessin. Sans conviction. Alors comme financièrement il est plutôt très confortable, il se dégotte une petite île tranquille en Floride. Mais dans l'univers de Stephen King, la tranquilité est un concept inconnu. Il va être question d'une entité malfaisante, pour esquisser un début d'ambiance (je me refuse absolument à divulguer quoi que ce soit, le premier qui m'aurait donné ne serait qu'UN évènement à venir je crois que j'aurais pu le frapper). Il est également question d'art et de création, bien sûr. On retrouve tout ce qu'on aime chez Stephen King, à savoir : * Les clins d'oeil à ses autres romans (personnages, gimmicks, ambiance...) * L'émotion (moi de la page 328 à la 355, c'est bien simple, je pleurais tout le temps) * L'humour (ça n'arrête pas) * La peur (de bonnes petites scènes de pure horreur, et les petites phrases annonciatrices du pire, du genre c'était la dernière fois que je la voyais, etc.) * Le surnaturel * Un trio de personnages qui se serrent les coudes et découvrent l'amitié, trois estropiés de la vie bien mal en point qui deviennent supra attachants. * Une grande part de lui-même, dans les suites de l'accident d'Edgar (qu'on rapproche forcément de ce qu'il a vécu) et puis des petits tacles comme ça au passage, quand il parle des critiques, ou quand Edgar répond à une interview en tentant d'expliquer, maladroitement, que s'il est aussi productif, c'est... juste qu'il se donne à fond, qu'il n'essaye absolument pas d'établir le moindre record (et Dieu sait qu'on a reproché à SK sa propre productivité...) Bref, si vous n'avez jamais lu Stephen King, c'est un bon roman pour faire connaissance. Si vous l'aimez et avez été déçu par les derniers romans, c'est aussi un bon roman pour retrouver le conteur qui nous tient en haleine sur plus de 600 pages, en nous faisant doucement flipper et en nous tendant la main vers son imaginaire torturé. Ed. Albin Michel, 2009, 644 p. Traduction (USA) de William Olivier Desmond 07.04.2009 La remorque rouge - Marie-Gabrielle Duc Il s'appelle Clarque Kowalski parce que ses parents aimaient Clark Gable, mais que "que" c'est plus français. Il bosse à Garonor, dans un immense hangar, c'est Noël, il est de garde. Pour passer le temps, depuis trois ans, il a entrepris de recopier "A la recherche du temps perdu". Il en est à sa douzième copie intégrale. Il vise un record. Il est divorcé, a perdu le contact avec son fils (de 27 ans), bref, c'est un looser. Gentil et tout, mais bien bien paumé. D'une remorque rouge apparue subitement dans le hangar, surgissent un soir sept enfants, muets, étranges. Clarque va tenter de comprendre la situation dans un premier temps, puis éventuellement de les aider... Un premier roman (le sixième écrit, nous dit-on, mais le premier publié) étrange et décalé, qui s'installe tout tranquillement sous vos yeux et prend ses aises : on se fait happer dans cet univers qui est à la fois inquiétant et joyeux. On en ressort un peu déboussolé, pourtant toutes les explications ont été données. Ça tient du choc des univers à l'intérieur même du roman, les routiers des pays de l'Est, les zones industrielles, Proust, la désocialisation du narrateur, les enfants plus que démunis, et une certaine violence larvée qui est plus du fait de notre imagination que de l'histoire elle-même. Intéressant. Ed. Albin Michel, 2009, 201 p. 06.04.2009 Le Feu de Dieu - Pierre Bordage Franx (me suis demandé longtemps d'où sortait ce prénom étrange, avant d'apprendre page 153 que c'était tout bêtement la contraction de François-Xavier !) l'avait anticipé : la fin du monde était proche. Pas celle née d'un délire mystique, la carrée, rationnelle, celle où la dégradation de la planète par l'espèce humaine a entraîné un changement d'axe de rotation. D'où plus de soleil, glaciation, failles terrestres, volcans qui se réveillent et j'en passe. Il avait donc construit, aidé de ceux qu'il avait pu rallier, le Feu de Dieu, une habitation dans le Périgord noir apte à assurer la survie d'une vingtaine de personne pendant une dizaine d'année, le temps que les éléments extérieurs se stabilisent. Mais rien ne se produisait, ses troupes commençaient à douter, tout le monde partait et l'ambiance était délétère. Alors que Franx s'était rendu à Paris pour toucher l'héritage d'une tante décédée, le cataclysme survient, et c'est franchement l'horreur. La situation est donc celle-ci : Franx doit coûte que coûte rejoindre les siens au Feu de Dieu, tandis que sa femme et ses deux enfants y sont coincés avec un gars tordu... Alternance des deux situations à chaque paragraphe : j'ai dévoré le tout en quelques heures fiévreuses. J'aime les romans-catastrophes, j'aime quand une part légère de surnaturel ajoute sa petite touche, j'aime les conditions hostiles et les mauvaises rencontres (dans la fiction !), j'ai donc tout aimé de ce roman. C'est simple, non ? :-D Je connais mal l'oeuvre (déjà conséquente) de Pierre Bordage, mais ses qualités de conteur m'ont ici carrément convaincue et je ne devrais pas en rester là. Ed. Au Diable Vauvert, 2009, 492 p. 05.04.2009 Jeu, set et match - Jean-Pierre Brouillaud Il enseigne le droit commercial en fac. Il vient de se marier, et est heureux de communiquer sa passion à sa toute nouvelle épouse. Depuis toujours, il vit en osmose avec Guillermo Vilas, on ne peut même pas parler d'idole, c'est plus que ça, Vilas fait partie de sa vie. Lorsqu'il découvre Internet, il met le pied dans une spirale maléfique : peu à peu il passe son temps et son argent à tenter de se procurer absolument TOUT sur Vilas. Il perd donc la boule, en fait, et très vite, il perd tout. Récit d'une descente aux enfers par quelqu'un qui refuse absolument de parler de folie, déni d'une obsession... J'attendais l'épilogue avec confiance, il n'est ni bon ni mauvais, tout comme ce roman. Je n'irai pas jusqu'au "dérisoire" que répète souvent notre narrateur en casquant rubis sur l'ongle les prix démentiels demandés pour les différents objets de son culte, mais à moins d'être soi-même très très intéressé par Guillermo Vilas on survole plutôt la description de l'obsession et de ses conséquences. J'ai trouvé que le style manquait de personnalité, je ne me suis pas sentie concernée par tout ça... Ed. Buchet Chastel, 2009, 172 p. 04.04.2009 Eternel - Sylvain Estibal Ils sont neuf et ce n'est pas la fine fleur : les spationautes choisis pour effectuer une mission de routine sur la lune vont au retour larguer dans l'espace Eternel, qui regroupe les connaissances de l'humanité. Alors qu'ils sont pris dans une tempête solaire imprévue, ils se mettent à mourir un par un, comme dans un roman d'Agatha Christie, toute communication avec la Terre étant coupée. L'assassin est forcément parmi eux, mais qui ?... En filigrane, les pensées du président de ce qu'on suppose être les États-Unis (nous sommes en 2046), qui annonce au monde entier une météorite énorme dont la trajectoire ne permettra pas à la Terre de résister. Il compte manipuler les foules avec la mission Eternel... Le thème m'intéressait beaucoup, le traitement ne m'a pas séduite. Pour préciser, j'ai pris plaisir à suivre les trois quarts du roman, tant qu'on se demande qui tire les ficelles et quel est le lien avec le président. Las, l'épilogue ne me convainc pas du tout, et je referme ce roman plutôt dépitée. Ed. Actes Sud, 2009, 229 p. Une interview de l'auteur sur Bibliosurf. 03.04.2009 Un tueur à Munich Josef Kalteis - Andrea Maria Schenkel Comme le premier roman d'Andrea Maria Schenkel (La Ferme du crime), ce deuxième roman a reçu le prix Friedrich-Glauser et se base sur un fait divers réel. Années 30 à Munich, un tueur viole et tue un certain type de jeunes filles (brunes et charpentées), avec une escalade dans l'horreur des traitements qu'il leur inflige. Avec une construction froide et à rebours, des extraits de témoignages de proches, les réponses de l'accusé lors de son procès, nous avançons peu à peu vers Kathie, la première victime... Je fais très court parce qu'il n'y a pas à broder longuement autour de ce roman : il est glaçant, d'une efficacité totale, noir et implacable. Pour amateurs du genre. Ed. Actes Sud, Actes noirs, 2009, 167 p. Traduit de l'allemand par Stéphanie Lux L'avis de Clarabel. 02.04.2009 Des roses rouge vif - Adriana Lisboa "Un homme grand-petit-gros-maigre assis-debout sur un banc-de-pierre-en-bois disait sans parler qu'un sourd avait entendu un muet dire qu'un aveugle avait vu un boiteux courir à toute vitesse." C'est l'histoire de deux soeurs, qui se retrouvent à l'aube de la cinquantaine, après des années sans se voir. C'est une histoire triste et douloureuse, compensée en permanence par le tissage subtil de sa construction et par une puissance d'évocation conséquente. Avec une plume très belle et très littéraire, Adriana Lisboa nous invite au Brésil, à Rio, dans une fazenda isolée, dans une nature riche, chaude et odorante. Sans que l'essentiel soit jamais formulé (hormis en toute fin), on le devine derrière les mots, les répétitions (comme des refrains), on s'imprègne complètement d'une atmopshère à la fois pesante et douce. Pas de chronologie, du vrac, mais tout est paradoxalement très ordonné, la progression est lente et aisée. C'est l'histoire de deux petites filles à l'avenir radieux, qui sont devenues grandes. C'est comme de la musique, un texte riche, une plume vraiment singulière et très émouvante. Fascinant. Ed. Métailié, avril 2009, 223 p. Traduction du portugais (Brésil) par Béatrice de Chavagnac Titre original : Sinfonia em branco 01.04.2009 Boomerang - Tatiana de Rosnay Boomerang est le dixième roman de Tatiana de Rosnay, il sort demain; mais aujourd'hui c'est l'anniversaire de celle qui m'a fait découvrir cette auteure en des temps anciens et des contrées oubliées, la boucle est bouclée : merci et joyeux anniversaire Clarabel ! Boomerang est aussi le plus épais des romans de Tatiana, le plus protéiforme, et peut-être bien celui que j'ai préféré. Il ne faut de toute façon pas compter sur moi pour de l'objectivité sur cette auteure là, je lui porte, je l'ai déjà dit, une indéfectible affection qui teinte évidemment mon jugement : j'ai un grand plaisir à découvrir chacun de ses nouveaux romans, je les attends impatiemment. Notre narrateur est Antoine (Tonio) Rey, plongé dans une bonne petite crisette de la quarantaine : Astrid, son épouse aimée, l'a plaqué récemment pour s'installer avec un gars rencontré dans un club de vacances, et il ne s'en remet pas; son nouvel appartement est morose, les rapports avec ses enfants s'envasent, difficile de communiquer avec des adolescents (qui feront des bêtises), son métier (architecte) l'ennuie, la chair est triste et les livres lui rappellent trop Astrid, qui bosse dans l'édition. C'est aussi le cas de sa soeur, Mélanie, qui fête ses quarante ans. Sur une impulsion, il lui concocte un week-end à Noirmoutier, où ils n'ont plus mis les pieds depuis 1973, depuis que leur mère est morte brutalement d'une rupture d'anévrisme. Ce n'est pas une histoire de nostalgie, c'est le désir d'un frère de resserrer le lien avec sa petite soeur, de s'échapper ensemble d'une routine étouffante, de contempler une fois de plus le passage du Gois disparaître sous les flots, une petite pincée de l'enfance magique, de l'été qui ne finit jamais. Mais cette escapade du 15 Août aura une fin inattendue, et Tonio se ronge les sangs dans un hôpital près de Nantes, pendant que Mélanie se débat entre la vie et la mort... Ceci n'est que le point de départ des quelques mois que nous passerons avec les Rey. Des rencontres vont se produire, des rapports vont s'inverser, se creuser, s'approfondir, des morts affreuses vont subvenir, des policiers vont appeler en pleine nuit, une donzelle en Harley-Davidson va s'imposer très tranquillement (enfin, quand je dis tranquillement...), et notre Antoine va nous apparaître de plus attachant et consistant. C'est un roman que l'on ne lâche pas, dont le ton est résolument intimiste tout en maintenant un suspens nourri de péripéties et de petites touches disparates. Ça fonctionne parfaitement, l'univers proposé est cohérent, fait appel à mille et une petites choses que nous avons tous vécues, sans oublier le petit clin d'oeil au figuier cher à l'auteure. C'est une histoire d'amours avec un s. C'est une histoire de parcours personnel, la vie comme elle peut être en 2008 pour un architecte parisien un peu coincé, sympa et tout mais pas forcément intéressant à la base : se prendre quelques bonnes claques peut ouvrir les yeux à tout âge, ça fouette notre Tonio en tous les cas. Au fond, c'est un roman qui dénonce la terrible force d'inertie de la routine, et qui nous répète que rien n'est figé, qu'il n'est jamais trop tard. Ed. Héloïse d'Ormesson, 2009, 377 p. Traduit de l'anglais par Agnès Michaux 31.03.2009 Presque rouge - Sébastien Amiel Recueil de huit nouvelles, ce "Presque rouge" est impossible à résumer : Un homme tue un chien sur la route, un cadre se jette par la fenêtre, deux amis d'enfance se retrouvent autour d'une piscine, un médecin se prend deux gifles sur le parking d'un hypermarché, un gars dont le métier est de téléphoner chez les gens pendant au moins soixante secondes essaye d'écrire, Frank ne se résoud pas à faire piquer son chien agonisant, Joël manque d'enthousiasme pour son "métier" et on lui fait comprendre les risques qu'il prend, enfin un jeune homme est totalement désemparé devant la mort annoncée de sa mère. Ces quelques mots sur chaque nouvelle sont vrais, pourtant ils ne disent rien de ce qui, au fond, nous tient rivés aux pages. Par de menus détails, une pensée, une conversation, un manque de réaction, l'auteur nous plonge dans le coeur même de son propos; la vie quotidienne et sa cohorte de petits évènements, la tristesse poisseuse tellement lourde à porter, le traumatisme profond qui nous laisse désemparés. C'est comme traité en périphérie, comme une image insistante juste un peu plus loin que notre angle de vision, un petit truc lancinant qui ravage tout. Une indéniable capacité à créer des atmosphères d'une justesse pétrifiante. Ed. de l'Olivier, 2009, 171 p. 28.03.2009 Le dernier samouraï - Helen Dewitt "Parfois il fallait prendre le risque de la banalité pour être parfaitement clair." J'ai commencé ce roman un matin, après en avoir - comme souvent - entamé puis repoussé négligement plusieurs; j'ai rempli mes obligations familiales tout en le lutinant dès que possible, puis il m'a accompagnée au lit jusqu'au moment où le sommeil réclamait sa part (dans mon cas, force bâillements de plus en plus rapprochés, yeux qui pleurent et se mettent à loucher, impossible de continuer à lire); extinction des feux, donc. Mais voilà, ce Dernier samouraï n'entendait pas se courber devant quelque chose d'aussi trivial que le sommeil, et mon cerveau s'est révélé incapable de débrancher : je me suis donc relevée après avoir somnolé vaguement une heure, et j'ai lu sans discontinuer toute la nuit. Au petit matin, je n'en avais pas terminé, j'étais très fatiguée, mais heureuse. Ça faisait vraiment longtemps qu'une impérieuse envie de rester dans un roman n'avait pas ainsi pris possession de mon quotidien (et ce que j'aime ça, vous n'imaginez pas). C'est un roman très particulier (mais très). Il ne plaira pas à tout le monde. C'est presque un gâchis que d'en parler, il faut le vivre, se confronter à ses difficultés, organiser les nombreuses sensations qu'il provoque (et la désapprobation en fait partie) pour pouvoir comprendre l'importance qu'un petit pavé comme ça peut prendre dans une vie de lectrice. La narratrice est Sibylla, elle est branque. Enfin, certains diront excentrique, brillante, originale, supérieure ou que sais-je. Elle est américaine, mais vit à Londres, où elle exerce un curieux métier (abrutissant et qui ne paye pas): elle saisit sur ordinateur d'anciens magazines, elle sauvegarde numériquement. Ceci lui permet de rester à la maison, et de surveiller son fils, Ludovic. Sauf qu'il n'y a pas de chauffage (c'est une espèce de plan foireux, un squat légal) et qu'ils passent leurs journées dans le métro ou les musées. Sauf aussi que L. est un enfant prodige, né d'une rapide nuit alcoolisée où, par politesse (!), elle n'a pas réussi à partir. Il veut connaître l'identité de son père, Sibylla, obsédée par le film "Les sept samouraïs", le lui propose en substitut. C'est influencé par ce film qu'il se lancera, dès qu'il aura atteint ses onze ans, sur la piste de son père : le vrai, et ceux qu'éventuellement il pourrait se choisir. Il reprendra d'ailleurs la narration. On assiste alors sur 604 pages à un fourre-tout rempli de tout un tas de choses, avec une narration très éclatée, des morceaux de phrases qui s'arrêtent, se chevauchent, des pensées qui s'intercalent aux dialogues, des citations, des explications techniques, de longues digressions, beaucoup de linguistique, de la science, des mathématiques, énormément d'humour mais aussi beaucoup de gravité. Les dernières pages sont d'ailleurs terribles, on cerne tout à coup très bien Sibylla et on n'a plus du tout envie de rire (Red Devlin m'a arrachée le coeur). Mais tout ce côté bouillonnant et ces myriades d'informations que l'on survole parfois ne sont pas du tout embrouillés par le côté très fou-fou du style. En fait, la construction est très solide, carrée, facile. Ce qui fait que tout est très accessible, on ne se perd jamais. On entre, et on n'a plus du tout envie d'en sortir... Je me rends compte de mon extrême maladresse, il m'est très difficile de parler d'un roman qui m'a bouleversée, emportée, enchantée. Alors, quelques passages : "J'ai lu un jour quelque part que Sean Connery avait quitté l'école à l'âge de 13 ans et s'était mis plus tard à lire Proust et Finnegans Wake et j'espère toujours rencontrer dans le métro un enthousiaste qui a quitté l'école, le genre de personne qui ne lit que parce que c'est merveilleux (et donc qui détestait l'école). Hélas, les enthousiastes qui quittent l'école ne s'occupent pas des affaires des autres." "Quand j'étais enceinte, je n'arrêtais pas de penser à des noms attirants comme Hasdrubal et Isambard Kingdom et Thelonius, et Rabindranath et Darius Xerxès (Darius X.) et Amédée et Fabius Cunctator." (Journal de L., 5 ans) : "3 mars 1993. 17 jours jusqu'à mon anniversaire. Nous avons pris la Circle Line aujourd'hui parce que nous ne pouvions retourner dans aucun musée. C'était extrêmement pénible. Le seul truc drôle, une dame s'est disputée avec Sibylla à propos de deux hommes qui allaient être écorchés vifs. Sibylla expliquait qu'un des hommes mourait d'une crise cardiaque au temps t et l'autre t+n après qu'on lui a décollé la peau avec un couteau pendant n secondes et la dame a dit pas dev* et Sibylla a dit je devrais vous prévenir qu'il parle le français. Alors la dame a dit non heu non avanty il ragatso et Sibylla a dit pas le garçon en avant. Pas le garçon en avant. Pas. En avant. Le garçon. Hum. J'ai peur de ne pas bien comprendre, il est clair que vous maîtrisez l'idiome italien beaucoup mieux que moi et la dame a dit qu'elle pensait que ce n'était pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant et Sibylla oh je vois, et c'est comme ça qu'on le dit en italien. Non avanty il ragatso. Il faut que je m'en souvienne. La dame a dit quel genre d'exemple pensez-vous donner et Sibylla a dit ça ne vous embête pas de continuer cette conversation en italien, je pense que ce n'est pas un sujet de conversation convenable devant un petit enfant ou comme on dit en italien non avanty il ragatso. Après qu'elle est descendue de la rame, Sibylla a dit qu'elle n'aurait pas dû être aussi impolie parce que nous devions être polis même avec les individus les plus provocants et que je ne devrais pas suivre son exemple mais apprendre à garder mes inévitables pensées pour moi. Elle a dit que c'était seulement parce qu'elle était un peu fatiguée parce qu'elle n'avait pas beaucoup dormi, sans quoi elle n'aurait jamais été aussi impolie. Je n'en suis pas si sûr, mais j'ai gardé mes inévitables réflexions pour moi." * En français dans le texte "Sibylla pense que personne n'est dégoûté par la difficulté, seulement par l'ennui, et si quelque chose est intéressant, personne ne se souciera de savoir à quel point c'est difficile;" (On nous dit que c'est le cinquante et unième manuscrit écrit par Helen Dewitt, et le premier publié. J'en veux d'autres !) Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Guglielmina (et ça n'a pas dû être une partie de rigolade ! :-D) Ed. Robert Laffont, 2001 & Pavillons Poche, 2009, 604 p. 27.03.2009 La gueule du loup - Nadia Gosselin "Je me trouvais en compagnie d'un étranger, dans un pays inconnu, au coeur d'un scénario imprévu." Quand je suis tombée sur la 4° de couv de ce roman sur le site d'une librairie québécoise, et après avoir constaté qu'il n'était dénichable nulle part rapidement en France*, j'ai effrontément demandé à Frisette de l'acheter et de me l'envoyer. Comme cette demoiselle est une crème, elle s'est exécutée et l'a lu avant de le glisser dans une enveloppe (avec des petits frères et des bonbons !). Nous renouons alors aujourd'hui avec une lecture commune qui s'était faite rare... La 4° de couv, donc, évoquait une québécoise partie rejoindre un correspondant belge. Ils s'étaient rencontrés par hasard sur Internet, étaient tombés fous amoureux, ils fallait qu'ils se voient. Monsieur offre le billet d'avion à sa belle, et c'est à Bruxelles que la rencontre physique a lieu... Mais évidemment, si ce postulat de départ est parfaitement exact, le roman qui en découle est tout à fait autre et déconcertant. Elle est une jeune femme de 28 ans, québécoise, mère de 4 enfants, dont le mariage s'étiole. Lui est un belge de 58 ans, ancien musicien et parolier à succès, atteint par la maladie. Dès qu'ils se voient, c'est la désillusion pour notre belle : il n'est pas beau, il est vieux, (il paraît même plus que son âge), il l'accueille mal (son appartement est repoussant de saleté), il est malade (et nous verrons comment). Elle est coincée pour quinze jours en sa compagnie dans une Belgique pluvieuse et hivernale, ils s'ennuient, mesurent l'immensité du gouffre de leur imaginaire : rien, il n'y a rien de commun avec les échanges passionnés qu'ils avaient pu avoir par Internet. Pourtant de temps en temps une étincelle, un regard, une vivacité fait rejaillir une certaine tendresse, tout ça est compliqué. Une relation se crée malgré tout, faite d'avancées et de reculs, de peur et d'angoisse et de volonté d'aller au bout d'une histoire qu'on n'a pu complètement fantasmer... (Ce décalage entre ce que l'on s'imagine connaître d'une personne (comme si on avait eu accès à son "âme") et la réalité est très finement analysé et décrit. Quelques passages à peine lestes pourraient éventuellement mettre mal à l'aise.) Le ton est percutant, le style délectable, le fond est grave : et si la Belle s'avérait plus monstrueuse que la Bête ? Guy Saint-Jean Editeur, 2008, 162 p. * D'après la 2° de couv, distribution Volumen en France La recrue en parle aussi, tout comme Venise. 26.03.2009 L'hirondelle avant l'orage - Robert Littell "Je suppose que je ne devrais pas me plaindre. J'ai la chance de vivre dans un pays où la poésie compte - on tue des gens parce qu'ils en lisent, parce qu'ils en écrivent." La Russie en 1934. Staline et sa paranoïa. Les arrestations arbitraires, les tortures, le goulag, les simulacres de procès, les exécutions, l'idéologie communiste incomprise, malmenée et absurdement martelée. La poésie, la création littéraire face au pouvoir. L'amour total et absolu. Voilà ce que vous trouverez dans cet excellent roman qui change radicalement de ce qu'écrit Robert Littell habituellement. En donnant la narration à diverses voix, on suit le parcours du poète Ossip Mandelstam, qui sera littéralement brisé par la terreur Stalinienne. Le contrepoint du récit de Fikrit Trofimovitch Shotman, ancien haltérophile devenu hercule de cirque, nous montre l'insidieuse persuasion des esprits faibles, tout autant que la seule façon de survivre, alors. C'est un roman passionnant parce qu'il possède une force impressionnante, une maîtrise totale des sujets de fond, qui sont amples et graves. En mêlant les faits historiques à la fiction, Robert Littell nous les rend extrêmement accessibles, on entre de plain-pied dans la vie des personnages, on s'y attache fortement, on s'établit dans les années 30 comme si on y avait toujours vécu. C'est un roman terrible qui donne tout entier la définition de l'absurdité. A ne pas rater. Ed. BakerStreet, mars 2009, 332 p. Traduction (USA) de Cécile Arnaud Titre original : The Stalin Epigram 25.03.2009 Entre les bruits - Belinda Cannone "C'est quand même une histoire invraisemblable. Invraisemblable. - C'est pas une histoire pour ingénieurs ? - Ben non. Pas du tout." Jodel Paquinseul est hyperacousique, c'est à dire que son ouïe est beaucoup plus dévelopée que chez le commun des mortels. Il en a fait son métier, ingénieur en physique des sons. Un jour, il rencontre Jeanne, 11 ans, dotée de la même capacité hors-norme et de deux, trois autres petites choses également. A partir de là, sa vie change, il devient copain avec un étrange routard, réalise que le monde existe, et se trouve mêlé à quelques évènements déroutants... Gentiment, lui-même nous résume tout ça à un moment : "Ce matin débute une drôle de journée. S'il cherche comment il en est arrivé là, en repartant du début cela donne : Par une faveur toute spéciale du ciel, il a fait en quelques jours trois rencontres décisives : un petit double hyperacousique et enchanteur dont il a arrêté la course; celui-ci l'a conduit à sa mère qui a réveillé son grand désir; enfin un étranger très étrange est tombé chez lui un jour d'orage et l'a convié dans une contrée qu'il n'avait jamais visitée : le vaste monde lui-même, reflété dans l'étincelant microcosme d'une goutte d'eau." Pour apprécier ce roman, il faut accepter de saisir la main que nous tend l'auteure sans se poser de questions (un peu comme avec Lewis Carroll ); parfois, ça grince un peu. Les chapitres commencent systématiquement par un écho de la dernière phrase du précédent, j'ai trouvé ça lassant. On délaisse aussi des chemins que j'aurais volontiers empruntés, comme le côté joueuse, aguicheuse, femme à simagrées de Jaumette que j'ai préféré à ses discours sur sa musique "d'arbres musicaux". Mais c'est l'auteure qui décide, je me suis inclinée et je reconnais avoir pris beaucoup de plaisir à jouer avec Jodel ("Parfois il n'y a qu'un seul mot pour le décrire : con.") C'est assez étrange, fantaisiste, une exploration du désordre nous dit la 4° de couv, on sent bien le fond beaucoup plus grave et sérieux derrière la désinvolture, c'est prenant. Il y a également tout un jeu avec la langue qui est très charmant, avec les approximations d'Oulan ou comme : "- Tu sais, tu es mon bienveilleur. - Le mot n'existe pas. - C'est un mot qui manque." A tenter. Ed. de l'Olivier, 2009, 269 p. 24.03.2009 Musc - Percy Kemp Après mon coup de coeur pour le dernier roman de Percy Kemp, il était bien naturel que je me penche sur son premier : Musc. Musc, c'est le nom de l'eau de toilette de Monsieur Eme, qui l'accompagne depuis plus de quarante ans et qui a, en son temps, fait l'objet d'une soigneuse délibération. Aujourd'hui, à soixante-neuf ans passés, Monsieur Eme prend toujours extrêmement soin de lui, selon une routine bien établie. Ce qu'il souhaite c'est l'élégance, dans tous les domaines. Seulement le petit parfumeur de Grasse qui produisait Musc s'est fait racheter par une grosse multinationale, et l'eau de toilette a changé. Donc la représentation mentale que Monsieur Eme se fait de lui-même a changé. Donc Monsieur Eme est tout déstabilisé. Dans un premier temps, rationnellement, il entreprend des démarches pratiques pour se constituer un stock de l'ancien Musc. Mais la quantité récoltée ne correspondra pas à son analyse prévisionnelle. Va-t-il se laisser aller, sombrer, comme il en prend le chemin ? Et s'il trouve une solution, sera-t-elle rationnelle ?.... Histoire d'une obsession qui tourne au tragique, histoire des tours et détours que peut emprunter l'esprit humain quand il se trouve confronté au phénomène du manque. Monsieur Eme est attendrissant, dans son genre, super guindé et suranné. Cette rêverie sur le vieillissement nous fait surtout grincer des dents. On reconnaît aisément la plume de Percy Kemp, inattendue et très personnelle. Le style est plus simple que dans le dernier roman, mais possède déjà ce côté déstabilisant et assez britannique, bien que l'auteur écrive en français. Ed. Albin Michel 2000 et Le Livre de Poche 2002, 158 p. 23.03.2009 Douce Lumière - Marguerite Audoux Je découvre au sein des éditions Buchet Chastel une jolie collection, "Domaine public", déjà riche de quatre titres, dirigée par Xavier Houssin qui en donne la raison d'être : "Après la gloire littéraire et le souvenir pieux vient insensiblement l'heure de la désaffection et de l'oubli. Faute de rééditions, nombreux sont les écrivains qui n'ont plus de lecteurs à l'exception des chercheurs et de quelques bibliophiles. Tout serait affaire de mode, d'argent ou de savoir universitaire ? C'est oublier cette évidence qu'un texte est fait pour émouvoir. Si cette émotion a pu advenir il y a des années, il n'y a guère de raisons qu'elle ne puisse aujourd'hui se retrouver. Domaine public a pour vocation de proposer la découverte ou la redécouverte des livres de ces auteurs dont le nom reste souvent connu mais dont les écrits, au tournant du XIX° et du XX° siècle ne sont plus accessibles. Leur langue, leur écriture et leur préoccupations ne nous sont pas si étrangères. on y parle des conflits du coeur, de la dureté quotidienne, des élans spirituels. on pénètre un univers. On s'attache à des personnages. La puissance d'évocation n'a rien perdu de sa force. Et le recul du temps effleure aussi cette distance que beaucoup cherchent dans une littérature qui recrée le passé, mais qui, ici, se met en place dans une absolue vérité. Laissons nous toucher de nouveau." Et effectivement, Douce Lumière de Marguerite Audoux possède toutes les qualités plus haut énoncées. Je ne connaissais absolument pas cette auteure, qui a obtenu le tout jeune prix Femina-Vie heureuse en 1910 pour son premier roman Marie-Claire (le magazine éponyme ayant été ainsi baptisé en hommage). C'est l'histoire tragique et douloureuse d'Eglantine Lumière, dite Douce, qui débutera sa vie aux côtés d'un grand-père mutique empli de ressentiment : sa naissance a causé la mort de sa mère, et son père, désespéré, s'est noyé le même jour. La grand-mère ne leur aura survécu qu'un mois. La petite trouve alors l'affection auprès d'un chien trouvé (son frère !) et d'une nourrice qui lui donnera son surnom. A sept ans Douce devient amie avec Noël, le petit voisin de dix ans. Leur enfance, adolescence et vie de jeune adulte les poussent sans cesse l'un vers l'autre, mais quand leur amour veut s'établir au grand jour la famille de Noël s'y oppose absolument, la fille Lumière n'ayant pas de bien. C'est ensuite l'histoire d'une vie entière consacrée à souffrir, malgré quelques belles rencontres qui s'achèveront également dans les larmes. La nature occupe une grande place, les arbres, les éléments, l'eau. L'adversité est grande mais le coeur est pur, on se laisse charmer par cette simplicité, on se plonge au tout début du XX° siècle. A lire en songeant que Marguerite Audoux a débuté ce roman le jour de ses soixante-dix ans pour le terminer la veille de sa mort. Elle y parle d'elle, à travers la trame reprise de son premier roman, avec une finesse que seule apporte la maturité. Ed. Buchet Chastel, collection Domaine public, 2009 (1938 pour la première publication) 207 p. Préface de Bernard-Marie Garreau et Avant-propos de Benoîte Groult 20.03.2009 La condition - Jennifer Haigh Une superbe saga familiale ! Chez les Drew, Paulette a été élevée dans une certaine classe sociale, maison familiale à Cape Cod, éducation rigide, elle est un peu coincée. Frank, son mari, l'aime sincèrement, mais se consacre en priorité à son métier et passion, la science. Paulette est peu sûre d'elle, jalouse, invivable et le couple explose assez vite, divorce. Leurs trois enfants s'en adjugent en secret chacun la responsabilité : Billy pense que son homosexualité est inavouable, Gwen est atteinte du syndrome de Turner (et ses parents ont une réaction très différente à ce sujet : Paulette se voile la face et la surprotège, Frank veut connaître tous les tenants et aboutissants pratiques) et Scott réalisera avec son propre fils qu'il est et a toujours été lui-même hyperactif avec de nombreux problèmes de concentration et de comportement, que la drogue n'arrange en rien. Tour à tour, de 1976 à 2001, nous les suivons dans leur petit bout de chemin. Une superbe saga familiale, donc, parce qu'on s'attache terriblement à chacun d'entre eux, qu'on les regarde se débattre avec ce qui fait le lot de tous, qu'on ressent toujours derrière les évènements ce lien familial qui, s'il peut être nié, désavoué, enterré ou attaqué, n'en persiste pas moins. Roman sur l'intime et la place de chacun au sein d'une famille, roman sur des individus qui apprennent peu à peu à baisser leurs barrières, roman entraînant, addictif, émouvant et tout simplement bon. Ed. Michel Lafon, 2009, 416 p. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Valérie Bourgeois Titre original : The Condition L'avis de Géraldine, celui de Cathulu. 19.03.2009 Dans les brancards - Vincent Lam Le livre débute par Ming et Fitzgerald en pleines études : ils veulent tous deux devenir médecins, et le poids de l'héritage culturel asiatique de Ming est un élément important. Tomber amoureuse, parfois, c'est vraiment compliqué... Puis par petites scènes, avec un bond dans le temps à chaque fois, on plonge dans le quotidien de la médecine, des urgences, de l'hôpital, de la crise sanitaire grave (le SRAS). Plusieurs moments forts dans ce que la 4° de couv appelle un puzzle, notamment un accouchement difficile absolument remarquable (et terrifiant !). Il y a un ton vraiment original, une construction hardie, on visite des moments très forts (voire poignants) avec une sorte d'urgence aguerrie, mâtinée de fatalisme et de terre-à-terre. On découvre à chaque nouvelle partie quel est le protagoniste qu'on va suivre, on change de direction, d'ambiance, l'intérêt augmente au fur et à mesure de la lecture, on est très frustré quand ça s'arrête. J'ai été absolument fascinée, accrochée au dernier degré. L'auteur, Vincent Lam, est né au Canada dans une famille de chinois du Vietnam. après des études de médecine, il travaille comme urgentiste et effectue plusieurs missions médicales en Arctique. Dans les brancards est sa première oeuvre de fiction, pour laquelle il a reçu le prestigieux Giller Prize. Ed. Denoël & D'ailleurs, 2009, 400 p. Traduit de l'anglais (Canada) par Johan-Fréférik Hel Guedj Titre original : Bloodletting & Miraculous Cures A la prochaine crise de hoquet, tentez ! : "2h20 - Chambre 17. Mme Amin : trente-neuf ans, a le hoquet Je soigne le hoquet de Mme Amin en lui apportant un grand gobelet d'eau glacée et une fine paille blanche. Je lui fais mettre des bouchons dans les oreilles, ce qui a pour effet d'appuyer sur ses tragus droit et gauche (cette petite saillie de chair triangulaire, élastique, incurvée vers l'arrière, au-dessus du canal auditif). Je joue les meneurs de jeu, "Allez, buvez, allez, allez, ne vous arrêtez pas !" Elle suit mes instructions et boit le gobelet d'eau entier, à la paille, sans temps d'arrêt, sans relâcher la pression sur ses oreilles. Le hoquet cesse. J'adore ça. "Miraculeux", s'écrie-t-elle, en souriant. Elle ne hoquette plus. J'adore faire ça, parce que le hoquet n'a aucune signification, parce que cette intervention clinique divertissante fonctionne, et que j'en ignore la raison. Il y a une délicieuse liberté à faire quelque chose que je ne comprends pas, et qui guérit une affection sans importance." 18.03.2009 Et pour le pire, Fragments de vie - Franck Bellucci Quatorze nouvelles qui exposent un fragment de vie, un moment particulier où ça dérape, où une histoire banale devient noire, horrible, dramatique. On commence fort avec "Choc frontal", qui est l'histoire de ce coup de fil en pleine nuit que chacun redoute. Élégante, la narration nous plonge immédiatement en empathie et on vit ce moment de basculement avec intensité. "Monstre" vient alors nous doucher, quelque chose ne fonctionne pas dans cette lettre posthume, on n'y croit pas. "Les Anges noirs" emprunte au Fantastique, avec une certaine pesanteur pas très convaincante non plus. Il y a comme ça quelques nouvelles qu'on lit sans ressentir vraiment quelque chose, on regarde les ficelles, ce n'est jamais bon signe. Et puis arrive "A lundi...", et on y est. Nous aussi, sur la tombe, on nettoie, on bavarde. "L'Abandonné" est terrible, d'une justesse parfaite, "Je me souviens, je n'en peux plus de me souvenir"... Comment dire qu'on baisse les bras ? Un texte étincelant, sobre. Un morceau de coeur qui s'arrache. "Diptère et autres merveilles..." démontre que si l'indifférence n'est pas un crime, elle peut avoir des conséquences... ignobles. enfin "Témoignages" fait froid dans le dos, dans l'univers des TOC (que j'ai bien connu). Un recueil assez inégal, donc, qui contient une pépite en son milieu, comme un écrin. Des morceaux de vie, celle du quotidien et des problèmes qui minent, celle des relations familiales qui demeurent tellement importantes. Une plume à suivre... Ed. Demeter, 2009, 141 p. Laurence l'a lu aussi. 17.03.2009 La solitude des nombres premiers - Paolo Giordano "On reste impuissant face à certains aspects de sa propre personne" En 1983, Alice subit une grave dégradation physique, alors même que le mal qui va la ronger toute sa vie était déjà à l'oeuvre. En 1984, Mattia signe sa perte en éliminant consciemment une part de lui-même. En 1991, ils se rencontrent. Nous les suivons jusqu'en 2007... C'est un roman qui parle de la difficulté de vivre, de communiquer. Au fond d'eux, Alice et Mattia ont les mêmes aspirations que les autres, ils ne savent simplement pas leur permettre d'exister. Ils contiennent un gouffre, une béance, couplée à une part d'étrangeté qui leur interdit même d'essayer. Un génie des mathématiques, une photographe, perdus dans leur monde, assis à regarder se déposer la poussière, parce que c'est plus facile; Se laisser aller, couler, cesser de faire semblant... La plume de Paolo Giordano est un piège qui rend captif dès les premières pages. Ce roman se lit d'une traite, offre au détour d'un paragraphe des instants de vérité pure, nous rend amoureux de ses personnages et nous fait doucement mal, sans aucun pathos, comme sans vouloir déranger. Aérien et triste. Beau. Ed. du Seuil, 2009, 329 p. Traduit de l'italien par Nathalie Bauer Titre original : La solitudine dei numeri primi Merci Chez les filles ! Les avis de : Virginie, Armande, Cryssilda, Aifelle, YueYin, Hathaway, Bettina Soulez, Crapouillaud... 16.03.2009 Le cri du coeur de Francesca "L'année dernière, Ivan Georg et moi, nous avons ouvert une librairie à Paris que nous avons appelée Au Bon Roman afin que sa raison d'être soit claire. Le projet a bien été compris, et il devait répondre à une attente puisque le succès a été immédiat. A qui cette librairie peut-elle bien faire de l'ombre ? Qui nous en veut au point de vouloir nous abattre ? Depuis quatre mois nous sommes l'objet d'attaques violentes, dans la presse et sur Internet. On a invoqué pour nous dénigrer notre prétendu élitisme, notre parti pris en faveur de la qualité littéraire, qui serait réactionnaire, un lien douteux entre la librairie et le grand capital et, tout récemment, nos personnes et nos vies, à Ivan Georg et moi-même. C'est faire profondément erreur sur ce que nous cherchons et sur ce qu'est Au Bon Roman. Depuis qu'existe la littérature, la souffrance, la joie, l'horreur, la grâce, tout ce qu'il y a de grand en l'homme a produit de grands romans. Ces livres d'exception sont souvent méconnus, ils risquent en permanence d'être oubliés et, aujourd'hui où le nombre des publications est considérable, la puissance du marketing et le cynisme du commerce s'emploient à les rendre indistincts des millions de livres anodins, pour ne pas dire vains. Or ces romans magistraux sont bienfaisants. Ils enchantent. Ils aident à vivre. Ils instruisent. Il est devenu nécessaire de les défendre et de les promouvoir sans relâche, car c'est une illusion de penser qu'à eux seuls ils auraient le pouvoir de rayonner. Nous n'avons pas d'autre ambition. Nous voulons des livres nécessaires, des livres qu'on puisse lire le lendemain d'un enterrement, quand on n'a plus de larmes tant on a pleuré, qu'on ne tient plus debout, calciné que l'on est par la souffrance; des livres qui soient là comme des proches quand on a rangé la chambre de l'enfant mort, recopié ses notes intimes pour les avoir toujours sur soi, respiré mille fois ses habits dans la penderie, et que l'on a plus rien à faire; des livres pour les nuits où, malgré l'épuisement, on ne peut pas dormir, et où l'on voudrait simplement s'arracher à des visions obsessionnelles; des livres qui fassent le poids et qu'on ne lâche pas quand on n'en finit pas d'entendre le policier dire doucement : Vous ne reverrez pas votre fille vivante; quand on n'en peut plus de se voir chercher le petit Jean follement dans toute la maison, puis follement dans le jardin, quand quinze fois par nuit on le découvre dans le petit bassin, à plat ventre dans trente centimètres d'eau; des livres qu'on peut apporter à cette amie dont le fils s'est pendu, dans sa chambre, il y a deux mois qui semblent une heure; à ce frère que la maladie rend méconnaissable. Chaque jour Adrien s'ouvre les veines, Maria se saoule, Anand est renversé par un camion, une Tchétchène (Turkmène, Four) de douze ans est violée. Chaque jour Véronique essuie les yeux d'un condamné, une vieille femme tient la main d'un mourant affreusement défiguré, un homme recueille un petit enfant hébété parmi les cadavres. Nous n'avons que faire des livres insignifiants, des livres creux, des livres faits pour plaire. Nous ne voulons pas de ces livres bâclés, écrits à la va-vite, allez, finissez-moi ça pour juillet, en septembre je vous le lance comme il faut et on en vend cent mille, c'est plié. Nous voulons des livres écrits pour nous qui doutons de tout, qui pleurons pour un rien, qui sursautons au moindre bruit derrière nous. Nous voulons des livres qui aient coûté beaucoup à leur auteur, des livres où se soient déposés ses années de travail, son mal au dos, ses pannes, son affolement quelquefois à l'idée de se perdre, son découragement, son courage, son angoisse, son opiniâtreté, le risque qu'il a pris de rater. Nous voulons des livres splendides qui nous plongent dans la splendeur du réel et qui nous y tiennent; des livres qui nous prouvent que l'amour est à l'oeuvre dans le monde à côté du mal, tout contre, parfois indistinctement, et le sera toujours comme toujours la souffrance déchirera les coeurs. Nous voulons des romans bons. Nous voulons des livres qui n'éludent rien du tragique humain, rien des merveilles quotidiennes, des livres qui nous fassent revenir l'air dans les poumons. Et quand il n'y en aurait qu'un par décennie, quand il ne paraîtrait qu'un Vies minuscules tous les dix ans, cela nous suffirait. Nous ne voulons rien d'autre." Laurence Cossé, Au bon roman Ed. Gallimard 14.03.2009 Les belles lettres du professeur Rollin - François Rollin Lettre à un génie de l'humour tendre et décalé qui parle divinement bien de son professeur de français et qui m'a rendue totalement accro à sa verve inimitable et à son amour des mots tellement communicatif De... (inscrire ici très lisiblement à l'encre verte vos nom, prénoms dans l'ordre de l'état civil, adresse postale complète de la résidence principale et le cas échéant de la ou des résidences secondaires, ainsi que de l'ensemble des pied-à-terre pouvant être utilisés au cours de l'année fiscale, codes de toutes les portes, de toutes les fenêtres, des lucarnes et des soupiraux, situation familiale, dates et lieux de naissance du conjoint et de tous les enfants, des parents, grands-parents, oncles, tantes, cousins, neveux, nièces et cousines, numéros de Sécurité sociale avec leurs clés à deux chiffres, adresses courriel professionnelles, adresses courriel privées, téléphones fixes et mobiles, fax, télex, adresses en poste restante, correspondants à l'étranger; joindre tous les livrets militaires, trois relevés de patrimoine établis devant notaire, une flopée de RIB, quatorze boites à biscuits remplis de neige, autant de fiches d'état civil qu'il y a de personnes dans la famille élargie, cinq albums de portraits couleur par tête de pipe, cinquante carnets de timbres au prix du tarif en vigueur, huit extraits de casier judiciaire certifiés conformes, un sac de 150 kilos de thé de Chine, et une moissonneuse-batteuse). .... à François Rollin, humoriste humaniste, auteur, metteur en scène, comédien, entre autres. Cher François Rollin, Je considère que vous êtes un authentique génie de l'humour. Vous avez embelli ma vie, et je vous en remercie. Ah la la, que vous dire à propos de ces "belles lettres du professeur Rollin ou Comment écrire au roi d'Espagne pour lui demander sa recette du gaspacho"? Depuis que Cathulu a eu la gentillesse de me l'envoyer, je ne cesse de les lire et relire en riant toute seule (parce que bon, j'essaye de faire partager les causes de mon hilarité, mais force m'est de constater que ça ne marche pas fort; il faut que j'explique tout ce qui est drôle à chaque fois, je ne sais pas, certains sont réfractaires par principe, je dirais. En même temps, "certain" a 12 ans et demi. Je lui mets de côté pour dans quelques années...) C'est drôle, donc. C'est vraiment, absolument, totalement et très sincèrement, à éclater de rire parfois. Rire que j'ai sonore et haut perché, seule dans ma voiture devant le collège, vitres ouvertes parce que l'air est doux, ça l'a fait moyen. Pour ma réputation. Bah. Par exemple la Lettre à soi-même pour combler un manque affectif, avec ce petit passage en note de bas de page concernant le mot "vicissitudes" : [...] Les vicissitudes de la vie, ce sont les hauts et les bas, avec un accent particulier sur les bas, là où les bâts blessent. Le soulagement ne vient éventuellement que plus tard, après bien des vicissitudes. William Shakespeare, qui ne savait rien dire simplement, a écrit, pour stigmatiser ces hauts et ces bas : "La coupe de nos vicissitudes se remplit d'une liqueur changeante." Il entendait par là que la coupe, au sens d'une coupe dans laquelle on verse par exemple des quartiers d'orange à la liqueur, cette coupe, donc, lorsqu'elle est remplie de vicissitudes, change de couleur et prend la teinte de la liqueur, légèrement affadie par la présence des quartiers d'orange dans la coupe. Et c'est très vrai ! On pense ce qu'on veut de Shakespeare, mais, sur ce coup-là, il a vraiment mis dans le mille." Je me régale de sa mauvaise foi, de ses changements de styles abrupts, mêlant le plus soutenu au plus familier des langages, de l'absurde pur suivi d'un raisonnement impeccable, de tous ces mots que j'apprends, de ces inventions de la langue qui me font glousser au plus haut point (Même les textos et leur langage SMS sont réjouissants !). Et puis mention évidente à la Lettre d'une adolescente à une autre, il est clair que François Rollin est une adolescente comme les autres. Pareille :-D Avec un peu de cran je me serais lancée dans un billet plein d'anaphores (je les aime !), mais ma lecture terminée je suis surtout submergée par un sentiment puissant d'admiration et même, on ne se refait pas, d'affection folle. Ces "Lettres..." seront désormais pour moi un paradigme... au sens philosophique. Parce qu'en linguistique, on parle d'axe paradigmatique, que l'on oppose à l'axe syntagmatique. Le premier concerne le choix des mots eux-mêmes, le second le choix de leur placement dans l'énoncé. Autrement dit : l'axe paradigmatique, c'est le point du texte où une classe d'éléments peuvent être substitués. L'axe syntagmatique, c'est la chaîne des points où des éléments peuvent être substitués. Vous n'avez pas compris ? Et alors ? Vous croyez que j'ai compris, moi ?" Ed. Plon, 2007 & Points 2009, 217 p. (Et puis, ouf, je suis normale, même le journal Marianne reconnaît qu'il est très difficile de ne pas tomber amoureux(se) des mots de François Rollin ;o)) L'auteur vous parle. 13.03.2009 Les Dieux Chiens - Masako Bando Koji Tokita fait une pause, alors qu'il rentre de week-end, dans un temple touristique, le Zenkoji, non loin de Nagano. On dit qu'aller toucher la serrure du paradis permet d'entrer en contact avec le Bouddha. En effectuant le tour de la crypte, dans le noir le plus total, il rencontre une femme très effrayée qui lui demande la permission de lui tenir la main. Ils se perdent, et elle se met alors à lui raconter son histoire... Miki Bonomiya vit dans un petit village montagneux (tout près du ciel) dans l'île de Shikoku. A quarante et un ans elle n'est toujours pas mariée et fabrique du papier de manière traditionnelle. L'arrivée d'un jeune professeur coïncide avec des nuits très agitées pour tous les villageois. La légende des Dieux Chiens est sur toutes les lèvres, et la famille de Miki semble être de plus en plus mal considérée... Ce roman noir se dévore d'un bout à l'autre. Il distille une atmosphère tour à tour très pragmatique (et c'est toujours un bonheur de vivre le quotidien d'un pays inconnu) et très effrayante. Les vieilles légendes populaires flirtent avec le Fantastique pour faire bondir nos coeurs d'enfant. On s'attache à chacun des personnages, on tremble, on se révolte, on comprend avant Miki ce qu'il en est... Puissamment évocateur. Ed. Actes Sud, Actes Noirs, 2008, 316 p. Traduit du japonais par Yutaka Makino Titre original : Inugami L'avis de Pierre C., AliAnna n'a pas aimé. Il existe une adaptation cinématographique de ce roman (2001) réalisée par Masato Harada. 12.03.2009 Une fenêtre à Copacabana - Luiz Alfredo Garcia-Roza Notre ami le commissaire Espinosa se retrouve ici en prise avec la corruption dans la police brésilienne, des flics ripoux sont exécutés ainsi que leur maîtresse et il mettra un bon bout de temps à démêler le tout, pour autant qu'on puisse le faire. Son enquête n'aura pas de point final, mais les faits tels qu'il les appréhende et les assemble en épilogue nous convainquent. Durant son enquête, il est l'interlocuteur privilégié de trois femmes : Irène (dont nous avions fait connaissance dans Bon anniversaire, Gabriel !), la maîtresse d'un des flics véreux et Séréna, qui fut témoin d'un meurtre par sa fenêtre. C'est l'occasion pour nous de constater que sa morale est élastique, et qu'il évoque également un petit peu trop souvent son grille-pain : on va finir par le savoir, qu'il ne grille que d'un côté ! Cependant, on ne peut qu'apprécier un commissaire à ce point amoureux des livres (il a souvent envisagé de démissionner de la police pour ouvrir une librairie d'occasions), et une fois plongée dans les pages de Garcia-Roza, je ne vois plus le temps passer. Ed. Actes Sud, Actes Noirs, 2008, 287 p. Traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado Meugé Titre original : Uma janela em Copacabana A lire en écoutant Barry Manilow ... très bel avis, très détaillé, signé Aude sur Culturofil. 11.03.2009 Un métier idéal, Histoire d'un médecin de campagne - John Berger et Jean Mohr Ecrit et publié pour la première fois en Angleterre en 1967, Un métier idéal est un essai autour d'un homme, John Sassall. Médecin de campagne, dans la triste et revêche campagne anglaise, il a fini par se suicider en 1982, quinze ans après avoir déclaré "Chaque fois qu'on me fait penser à la mort - et ça se produit tous les jours - je pense à la mienne, ce qui m'incite à travailler plus dur encore.", phrase qui clôt l'essai. C'est un essai magnifique, illustré par les très belles photos de Jean Mohr, sur papier glacé et lourd, qui commence par nous raconter quelques interventions, le quotidien des rencontres entre Sassall et ses malades, on pense à La maladie de Sachs. Puis John Berger s'attache à élargir le portrait, détaille la personnalité, l'environnement, les considérations philosophiques. On a l'impression d'un oeil bienveillant qui prendrait de plus en plus de hauteur, jusqu'à englober l'essence même de la vie. Le bon sens et ses dramatiques limites, la vie défavorisée de ses malades et le contraste qui fait qu'elle lui donne son utilité, les limites de la médecine, la dépression, la solitude, la pauvreté intellectuelle... Le tableau est chargé, le médecin admirable, l'essai passionnant. Ed. de l'Olivier, 2009, 168 p. Traduit de l'anglais par Michel Lederer Titre original : A Fortunate Man 10.03.2009 Les âmes brûlées - Andrew Davidson "Qui mange du feu chie des étincelles" Dilemme ! Suivre la 4° de couv et ne rien dire, miser sur une ambiance générale pour vous donner envie, ou détailler un peu plus (et il y en a à dire !) au risque de gâcher ce plaisir si particulier qui consiste à découvrir par soi-même ?... Tentons le fragile équilibre : Son enfance ? Pourrie. Sa vie d'adulte ? Sans aucune morale. Non pas qu'il soit "mauvais", mais tout entier à la réalisation de ses bons plaisirs, séducteur impénitent, carrière dans la pornographie, drogué jusqu'à la moelle. Très beau aussi, accessoirement. Une hallucination, un mauvais trip le précipite dans un grave accident de voiture. Brûlé plus que grièvement, qu'il survive est étonnant, mais il n'aura plus jamais forme humaine. Le traitement est horriblement douloureux, et les pages et les pages précises et détaillées de chaque intervention sont dures à avaler, le coeur s'accroche mais il faut en être averti (insoutenable parfois) (l'imagination peut-être la pire des tortures !). La narration directe fait qu'on a réellement l'impression d'entendre un récit, un témoignage, et ce qui est le plus fort, à mon sens, c'est que ce gars ne nous est jamais sympathique. Donc il en bave des ronds de chapeau, et n'a qu'une idée en tête : parvenir à se rétablir suffisamment pour quitter l'hôpital, et se donner la mort immédiatement (ses plans ne lui laisseront aucune issue, il envisage de cumuler toutes les méthodes...) Arrive Marianne. Entre en scène une espèce de folle furieuse, à la chevelure insensée, à la personnalité extravagante, une patiente du service psy. On l'aime immédiatement, on l'aime jusqu'au bout. Elle va tout changer... Notre narrateur, en permanence, garde les pieds sur terre; il ne cesse de mettre en perspective ce que lui raconte Marianne, ses faits et gestes, il lit tout ce qu'il peut sur les maladies mentales, il ne veut rien croire. Mais il finira par s'ouvrir à l'amour, et atteindre en ce sens une sorte de rédemption (ce mot fait peur, mais ici il est beau). Pourtant, et c'est ce qui fait en partie tout l'intérêt de ce roman tout à fait étonnant, des faits troublants persistent, des faits concrets, inexplicables. Marianne apporte avec elle des histoires merveilleuses, une ambiance du Moyen-âge, asiatique, glaciale, viking, des pages et des pages de nourritures délicieuses et incitatrices, L'Enfer de Dante et un truc... un truc indéfinissable, qui emporte toute l'adhésion du lecteur. Au final une vraie histoire d'amour, sans une once de mièvrerie. Un sacré roman. Ed. Plon, mars 2009, 499 p. Traduit de l'anglais (Canada) par Natalie Zimmermann Titre original :The Gargoyle L'avis de Karine. (Tiens, puisqu'en ce moment il y a à nouveau une vague de "comment faites-vous pour lire autant", je signale que j'ai mis 4 jours plein à lire ce pavé (en "vivant" aussi à côté, hein): impossible d'aller trop vite, faut digérer parfois...et savourer !) 09.03.2009 Nous n'avons pas d'endroit où vivre - Olivier de Solminihac "Je suis différent parce que j'accepte d'avoir tort." Manuel est un jeune écrivain français peu connu. Il gagne sa croûte comme correcteur, les temps sont durs, le temps et l'inspiration lui manquent pour écrire. Au retour de fort mauvaises vacances au Maroc, il est invité en Namibie pour animer un atelier d'écriture. Il saute sur l'occasion, et découvre un pays étonnant... "Nous n'avons pas d'endroit où vivre" est la traduction de Katutura, un township issu de l'apartheid. Les élèves y vivent, de toute nationalité. Ce que découvre Manuel est un pays accablé par la chaleur et la solitude. Les rues sont désertes, peu sûres. L'insécurité est partout, l'ambiance est oppressante, au désoeuvrement, à la peur. Les expatriés avec qui il fraye durant une semaine sont tous étranges. Les enfants parlent à peine français. C'est un roman qui parle de romans, du métier de correcteur, du milieu de l'édition, du désarroi d'un homme face à quelque chose qu'il pressent obscurément mais n'appréhende pas totalement. C'est à la fois un récit intime, un récit de voyage, le portrait par petits morceaux épars d'un pays fascinant et opaque, c'est assez amer, c'est hypnotique. Expérience étonnante, on parcourt ce livre sur le fil, complètement immergé dans une ambiance très réussie. Ed. de l'Olivier, 2009, 229 p. 06.03.2009 Murs de papier - Hanno Millesi Dix nouvelles véritablement originales, un univers à nul autre pareil : le narrateur est à chaque fois un enfant, mais son style est très particulier. Cela tient pratiquement de l'analyse clinique, un niveau de langage soutenu, une distance lucide, un humour à froid ravageur. "Sanctions" par exemple, raconte ce moment précis où le personnage attend le verdict de ses parents. Il a tenté de voler dans un magasin, s'est fait prendre, et par crainte d'être dénoncé leur a tout raconté. Ce qu'il nous narre de leurs méthodes d'éducation, son passé avec ses parents nous prépare à une correction d'anthologie : elle aura bien lieu, mais pas du tout de la façon attendue. Pied-de-nez qui remet en perspective toute notre vision... "Réthorique" et "Murs de papier" jouent toutes deux avec l'imaginaire de l'enfant qui entend ses parents le soir dans leur chambre, en se renvoyant les interprétations erronées, de manière très subtile et amusante. Ce recueil explore ce qui se passe dans la tête d'un enfant, propose une étude approfondie de la cellule familiale, tout en flirtant avec l'irrationnel, nous faisant vaciller entre deux eaux, proposant des interprétations étonnantes... Assez admirable, je trouve ! Ed. Absalon, Collection "K620", 2009, 122 p., 17 € Traduit de l'Allemand (Autriche) par Valérie de Daran Titre original : Wände aus Papier L'avis de Lily. 05.03.2009 ANGELICA - Arthur Phillips "Vous croyez que la paix se trouve dans la compagnie d'autrui ou seulement celle de soi-même ?" Quatre récits discordants, quatre points de vue sur la même histoire : Constance, Joseph, Anne et Angelica nous racontent tour à tour ce qui s'est passé dans la maison Barton en 1880. Si tout débute dans une atmosphère emplie de spectres et de possession, avec le récit de Constance, épouse de Joseph, mère d'Angelica, qui a recouru aux services d'Anne, la spirite, les voix suivantes ouvrent de nouvelles perspectives : pour une même succession de faits, les interprétations sont forts différentes, et il n'est pas dit que tout s'éclaircisse forcément à procéder de cette façon... Un roman purement victorien, et dans l'ambiance, la psychologie des personnages ou le langage utilisé. Il y a bien quelque chose de diabolique et de furieusement malin dans cette succession de tiroirs, de fausses-trappes et d'explications qui nous font retourner des pages en arrière. Le lecteur est sollicité, on ne lui mâche rien; pour autant, avec un petit effort il en vient aisément à comprendre. J'ai particulièrement apprécié ce cher docteur Miles, avec sa vision de la femme tellement ridicule. Ce sont des passages fort amusants, tout autant que son diagnostic final. Mais j'ai eu un peu de mal à m'attacher à chacun des personnages, et partant à leurs circonvolutions; cependant je connais moult lectrices qui seront affolées de bonheur en se plongeant dans ce petit écrin londonien, que je conseille aux amateurs du genre ! Ed. Le Cherche Midi, Mars 2009, 444 p., 22 € Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Edith Ochs L'avis d'Amanda. 04.03.2009 Le Prédicateur - Camilla Läckberg "Et ne t'excuse jamais d'être sincère." Dans "La princesse des glaces", nous avions fait connaissance avec Erica, que nous retrouvons ici enceinte jusqu'aux yeux. L'été est caniculaire, elle en bave, la pauvre, d'autant que sa maison au bord de l'eau attire de nombreux visiteurs, le plus souvent indélicats. En plus, elle ne peut guère compter sur son compagnon, Patrick, qui est pris par une enquête très difficile, rarissime dans ce petit port touristique suédois. Un premier meurtre, suivi d'un enlèvement, à priori connectés à des disparitions du passé. L'enquête ne cesse de tourner autour de la même famille, mais rien ne colle... Des heures d'angoisse et de recherches pour la petite équipe du commissariat (qui comporte sa part de bras cassés !)... Un suspens vraiment nourri se marie heureusement avec le quotidien du petit village; on cherche nous aussi la clef de l'énigme, on ne trouve pas, l'épilogue accèlère encore le rythme et on ne lâche pas une page : une réussite, et le couple Hedström-Falck est attachant. Je suivrai la suite des traductions avec plaisir ! Ed. Actes Sud, Actes noirs, mars 2009, 374 p., 22 € Traduit du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus Titre original : Predikanten 03.03.2009 Bon anniversaire, Gabriel ! - Luiz Alfredo Garcia-Roza Gabriel a une trentaine d'années et vit toujours chez sa maman. Lors de sa fête d'anniversaire, avec des collègues, dans un restaurant, un voyant lui annonce qu'il tuera quelqu'un avant son prochain anniversaire. Ce qui serait pris par-dessus la jambe par n'importe quelle personne équilibrée, se met à bouleverser complètement sa vie; Rongé par l'angoisse, il sollicite le commissaire Espinosa. Ce dernier fait preuve d'une grande gentillesse et d'une qualité d'écoute certaine, mais ne peut guère concrètement prévenir un assassinat dont on ne connaît ni la victime, ni le mobile, ni la date. Pourtant, Gabriel insiste et lorsqu'un décès suspect intervient dans son entourage... Une rencontre très réussie avec l'univers de L.A. Garcia-Roza, qui nous emmène au coeur de la vie de Rio de Janeiro. Les lieux font rêver, on croise au détour d'une page Copacabana, Ipanema, on s'imprègne de l'atmosphère, on craque complètement pour le commissaire Espinosa, un doux rêveur à l'imaginaire toujours en action. Il ne faut pas ouvrir ce roman dans l'attente d'un suspens, c'est très psychologique, feutré, doux et calmant, nonobstant les meurtres auxquels nous sommes pourtant confrontés. L'épilogue reste ouvert, à chacun de se faire son opinion, je m'étais focalisée sur une certaine personne depuis le début, il se peut que j'aie accusé son délire mystique un peu vite. Bref, une découverte coup de coeur, un auteur dont je compte bien explorer toutes les traductions en français. "Le samedi d'Espinosa avait commencé marqué par les mêmes impasses que tous les autres samedis : parmi les tâches ménagères urgentes, laquelle effectuer ? Ranger les livres qui s'empilaient sur toute la longueur du plus long mur du salon ? Il avait entrepris, quelques temps auparavant, une bibliothèque originale sans étagères. Il rangeait les livres comme sur une bibliothèque mais ce n'était pas une bibliothèque, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de planches horizontales (ni de montants verticaux) : c'étaient aussi des livres qui, posés à l'horizontale, jouaient le rôle d'étagères pour la rangée immédiatement supérieure, et ainsi de suite. La bibliothèque, qui occupait toute la largeur d'un des murs du salon, le dépassait déjà en hauteur, signe patent que le problème était devenu plus grand que lui. Parce qu'il l'avait dépassé, devait-il être résolu de toute urgence ? Ou valait-il mieux l'abandonner à son sort, c'est-à-dire lui, Espinosa, devait-il attendre le jour où, le nombre de livres croissant, l'équilibre stable des piles se transformerait en équilibre précaire et où tout s'écroulerait ? Ce n'était là qu'une des impasses habituelles du samedi matin. Restait encore la question concernant certains appareils électroménagers qui avaient atteint le point limite au-delà duquel la panne serait inévitable, ce qui incluait le lave-linge, qui, s'il continuait à se déplacer chaque fois qu'il fonctionnait, finirait par traverser le salon et par atteindre le petit balcon pour, à partir de là, pouvoir profiter de la vue sur la place. il y avait le grille-pain qui ne grillait qu'un côté du pain, l'obligeant à effectuer l'opération en deux fois. Il y avait aussi le fer à repasser, en plus de la lampe de chevet. Les problèmes de menuiserie et de plomberie, il avait décidé de les garder pour les vacances. Avec un éventail si large de questions qui appelaient des décisions urgentes, il décida que le mieux était de lire calmement les journaux pour ne pas être amené à une solution précipitée. C'est alors que la sonnette de la porte retentit." Ed. Actes Sud, Actes Noirs, 2006, 292 p. Traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado Titre original : Vento Sudoeste Les autres titres de Luiz Alfredo Garcia-Roza traduits en français chez Actes Sud à ce jour : Le silence de la pluie (2004) Objets trouvés (2005) Une fenêtre à Copacabana (2008) 02.03.2009 Mort avec retour - Brad Meltzer "Tu te rappelles la fois où un semi-remorque chargé de poutrelles a fait un triple tonneau sur l'I-95, en projetant sa cargaison, qui a transpercé tout le monde dans les dix voitures à côté ? - Oui... - C'est pire." Un bon gros thriller politique avec plein de coups tordus, d'alliances secrètes, de codes à déchiffrer et un suspens à avoir les yeux qui lisent plus vite que le cerveau n'enregistre, ça vous tente ? Vous trouverez tout ça ici. C'est bien fait, nickel, haletant en diable. Le narrateur, Wess Holloway, est un tout jeune homme encore quand un ricochet de balle le défigure à jamais. Il est le fidèle conseiller du président des Etats-Unis, et conserve son poste lorsque suite à l'attentat son équipe perd la présidence. Son patron, c'est sa vie. Rien n'existe en dehors de lui. Ce qui l'aide plutôt, finalement, à se remettre de ce traumatisme, si tant est que l'on puisse s'en remettre réellement. Huit ans plus tard, il va se rendre compte que cet attentat était en réalité tout autre chose qu'un simple illuminé qui en voudrait à la vie du président. Plus il avance dans ses recherches, et plus il se met à douter de tout, et de tout le monde. Qui est fiable, qui peut l'aider ? Et comment tout cela peut-il se terminer ? En dehors de l'aspect purement thriller, réussi, donc, mais très classique dans son déroulement, ce qui fonctionne surtout très bien c'est la personnalité de Wess, et sa manière de raconter à la première personne. Il est attachant, et on tâtonne à ses côtés pour démêler les fils. J'ai eu un peu de mal avec l'épilogue, mais je ne regrette pas ma lecture au final, et le côté "petite souris" dans l'administration présidentielle est un plus. Ed. XO, 2009, 437 p., 19,90 € Traduit de l'anglais (américain) par Emmanuel Pailler Titre original : The Book of Fate 01.03.2009 La part obscure - Salley Vickers "Il est déjà difficile de vivre tout court, mais si l'on perçoit le monde tel qu'il est, sans avoir à sa disposition les moyens d'assumer cette lucidité, la lutte devient infiniment plus ardue." Bien sûr, on peut résumer ce roman à l'histoire entre une patiente et son psychiatre, qui va, par le biais de l'art, trouver un moyen d'établir un contact, et par-là même remettre en cause sa propre histoire. Grosso modo, c'est ça. Et en même temps, ceci n'est que la surface, à la limite même on s'en moque, parce que ces pages contiennent leur part de phrases qui nous laissent sans voix, de réflexions que l'on remarque, que l'on enregistre, qu'on les trouve avérées ou pas, d'ailleurs. Le psychiatre, David Mc Bride, devient peu à peu très consistant, en relief, il ne cesse de dérouter par le contraste entre une apparente placidité (voire une tendance à la lâcheté) et la pureté de ses réflexions, la candeur avec laquelle il se confie au lecteur ou analyse les évènements. "Je ne sais à quel moment j'ai commencé à me demander, au coeur de mes relations avec les autres, si telle ou telle personne serait susceptible de me livrer aux nazis. Cette question ne signifie d'ailleurs peut-être pas grand chose, dans la mesure où je ne suis ni juif, ni tsigane ni, à priori, homosexuel." Mais il n'a pas été soutenu inconditionnellement par sa mère, et il explique ensuite très bien cette sorte de classification qu'il établit pour chacun. Sauf qu'il n'en tire pas de leçon concrète, dans le choix de ses compagnes ou amis... Ou Thomas, que l'on découvre par le biais d'Elisabeth, et qui soulève notre enthousiasme : "Tu vois, [...] ça marche comme ça. La plupart des gens se fabriquent une personnalité. Ils se fabriquent une enveloppe d'un tas de clinquant et de flagorneries : préceptes, morales, habitudes, bobards, frime et autres malhonnêtetés pathétiques. Les artistes ne font pas cela. Ou plutôt, s'ils le font, ils s'assurent de se débarrasser de tout ce fatras lorsqu'ils travaillent. Plus l'artiste est grand, plus il arrive à s'en dégager. Quand je dis "artistes", je parle d'écrivains, de poètes, de compositeurs, etc." Thomas encore : "Un artiste est quelqu'un qui a conscience de ne pas réussir sa vie et qui crée quelque chose de beau pour nourrir ses remords". Pas "calmer", "nourrir"... J'ai été emballée par ce roman qui est douloureux, qui parle d'une très belle et très triste histoire d'amour. Je me suis rendue compte que j'étais à fond dedans quand David remet les choses à plat avec son épouse, son monologue très construit et très long m'a surprise et effrayée pour elle, je n'avais plus aucune distance, j'étais avec eux. Dommage que la traduction comporte pas mal de petites lourdeurs. Ed. JC Lattès, 2009, 382 p.. Traduit de l'anglais (GB) par Catherine Ludet Titre original : The other side of you Merci Cathulu !